Une société qui renaît de ses souvenirs au bout de 30 ans d'inactivité et qui ressort en un seul coffret deux appareils de légende ayant marqué l'audio professionnel de manière indélébile, y croyez vous ? Oui ? Comme vous avez raison !

Feu Bill Putnam (décédé en 1989) a eu une grande influence dans le domaine de l'audio professionnel, dont il a marqué à tout jamais plusieurs aspects techniques de sa patte personnelle. C'est à lui que l'on doit la première utilisation de la chambre de réverbération artificielle, par le placement d'un haut-parleur et d'un micro de reprise dans une salle réverbérante. Cet artifice dosable au moyen d'un départ et d'un retour d'effet sur la console de son studio Universal Recording marquera l'histoire dès 1947, avec un tube vendu, à l'époque, à 1 400 000 exemplaires :"Peg-O-My-Heart" de Jerry Murad et ses Harmonicats, un tube dont Bruce Swedien, ingé son que l'on ne présente plus, se souvient encore... On doit à Bill Putman de très nombreuses innovations, comme la cabine de prise de voix, l'enregistrement sur 8 pistes, la gravure des disques à demi-vitesse (pour conserver les fréquences aiguës) à partir de magnétophone 76 cm/s, tournant, pour l'occasion, à 38 cm/s, pour n'en citer qu'une infime partie. Il construisit, pour les besoins de ses studios d'enregistrement où se bousculaient toutes les stars de l'époque, la première console de mixage modulaire, la 610, au tout début des années 60. On lui doit également la distribution dans le monde entier du leveller-amplifier Teletronix LA-2A dont il rachètera les brevets d'exploitation. Sa société Universal Audio fut rebaptisée Urei, quelques années plus tard, firme célèbre pour ses moniteurs à correction de phase. On doit également à Bill Putnam la paternité du fameux compresseur-limiteur 1176. Quand nous vous disions que cet ingénieur électronicien, ingénieur du son, visionnaire et artiste avait changé le cours de l'histoire de l'audio !
Putnam & sons
Bill senior n'est plus, Bill junior et son frère James ont repris les ateliers de feu leur père et ont refondé, 30 ans après l'arrêt de son activité, la société Universal Audio. Ils ont commencé par rééditer les Teletronix LA-2A et l'Urei 1176LN, le suffixe, indiquant Low Noise, illustrant la bagatelle de 13 modifications améliorant les caractéristiques de bruit de ce produit d'exception. Et cette fois, dans le même rack de 2 unités, se trouvent réunis un circuit à tubes, directement issu de la console 610, et le 1176LN, la contraction des références expliquant celle du nouveau rack préampli-compresseur 6176. Ce processeur entièrement analogique contient des répliques exactes des produits conçus à l'origine par Bill Putnam senior, avec quelques petites améliorations, notamment certains composants que nous examinerons plus loin. Les deux frères commercialisent également un rack 2U comprenant deux préamplificateurs à tubes pour micro, le 2-610, réplique des circuits de la fameuse console. L'Universal Audio 6176 rassemblant en un seul rack un 610 et un 1176LN, ne subit aucune simplification technique, d'autant que l'on peut les exploiter ensemble, grâce à une connexion interne, ou séparément, en deux modules totalement indépendants. Seule l'alimentation est commune aux deux éléments, encore que les multiples enroulements du gros transformateur capoté et la conception de la carte de régulation montre l'indépendance des circuits.
610
Ce préamplificateur reprend la topologie et les circuits d'une tranche de console à tubes. Elle propose 3 entrées, micro, ligne sur deux XLR ou haute impédance sur une embase Jack en façade. Mis à part le nombre d'entrées, seul le pad à -15 dB diffère de la console d'origine. Dans le but d'optimiser les liaisons, on peut facilement sélectionner l'impédance de l'entrée : 500 Ω ou 2 kΩ pour le micro, et 47 kΩ ou 2,2 MΩ pour l'entrée haute impédance. Seule l'entrée de ligne présente une impédance fixe de 20 kΩ. Un rotacteur de haute qualité à 5 positions (-10, -5, 0, +5, +10) commute les résistances, elles-mêmes de haute qualité, qui ajustent le gain du premier étage du préamplificateur, via la contre-réaction négative. Cet ajustement fera varier le contenu harmonique du signal traversant la première triode, polarisée en classe A. Ce préamplificateur travaille sur une plage de 65 dB théoriques (et 61 dB réels). L'ajustement fin du niveau s'effectue au moyen d'un gros bouton en façade, mais ce n'est pas pour faire joli, il s'agit d'une commande aussi précise qu'agréable pilotant un potentiomètre à large piste d'origine canadienne. Il agit sur le deuxième étage de gain, matérialisé par la deuxième triode du premier tube, un 12AX7. On retrouve, comme sur toute tranche de console, un inverseur de phase et le commutateur de l'alimentation fantôme 48 volts. A droite de la section de préamplification, deux correcteurs agissant sur une plage de ±9 dB (rotacteurs à 11 positions) corrigent le timbre, au moyen d'un commutateur servant à la sélection des fréquences : 70, 100 ou 200 Hz pour le grave et bas médium, et 4,5 kHz, 7 ou 10 kHz pour le haut médium et l'aigu.
1176LN
Le voisin du préamplificateur à tubes adopte, lui, la technologie des composants discrets : des transistors, notamment des modèles à effet de champ pour la détection de niveau et la compression ou limitation du niveau : tout dépend du taux de compression, ajustable de 1 :1 à 20:1, en passant par 8:1 et 12:1. A ces 4 positions s'ajoute un bypass connectant directement la sortie du 610 à celle du 1176LN. La dernière position, baptisée "All" reprend la configuration du 1176 original, lorsque tous les boutons de ratio étaient enfoncés simultanément, ce qui donne un son particulier, sous le mode limiteur, très prisé de certains ingénieurs du son et appelé, pour l'occasion, "British Mode". Le 1176 comprend également un ajustement de l'entrée qui aura pour rôle à la fois l'ajustement du niveau d'entrée de l'unité de réduction de gain que la définition de la couleur tonale si recherchée du 1176. Un réglage de gain de sortie assure la compensation de la perte issue du compresseur. Le temps d'attaque dispose d'un potentiomètre, qui, positionné au maximum à droite, le 1176LN réagit en seulement 20 µs. Afin de bénéficier de sa couleur si musicale, on peut tourner le potentiomètre d'attaque jusqu'au "clic", ce qui bypasse le compresseur, comme si son ratio était ajusté sur 1:1. Un ajustement du relâchement permet de sculpter l'enveloppe dynamique au gré du contenu du programme musical. Enfin un petit Vu-mètre à aiguille visualise la sortie du préamplificateur, celle du compresseur, ou la réduction de gain, sachant que 0 dB Vu correspond à +4 dBm en sortie. On peut choisir l'impédance d'entrée : 600 Ω ou 15 kΩ.
Conception
Au beau milieu de la façade trône un voyant très rétro, doté d'une lampe à incandescence et d'un capot "jewel" teinté de bleu. Un commutateur tout aussi vintage assure la mise sous tension du rack, nonobstant le fait qu'il soit bipolaire, et donc respectueux des normes électriques en vigueur. Pas moins de 9 cartes électroniques se partagent les différentes tâches : les 4 principales gèrent respectivement les régulations des alimentations, le préampli, le compresseur et la commutation des sorties. L'alimentation concentre sur une seule carte tous les circuits indépendants dédiés au 610 et au 1176. Le premier dispose donc d'une alimentation haute tension de 400 volts régulée par un transistor Mosfet et lissée par des condensateurs de haute qualité. On trouve même une grosse capacité SCR de 10µF sous 400V, composée de polypropylène et fabriquée en France (Châteauroux). Les circuits audio disposent de soins tout particuliers : pas moins de 6 régulateurs de tension sur cette carte. Le préamplificateur 610 se compose de deux tubes à double triode, un Ruby 12AX7 en tête (version triée en performances) et un Amperex 6072A dédié aux corrections de timbre. On remarque aussi des résistances de précision, au calibre de 1 à 2W et une pléthore de condensateurs au polypropylène de marque Wima (les sucres rouges sur les photos). Détail ô combien vintage, l'entrée et la sortie de cette section traversent des transformateurs audio. Même constat pour le 1176LN et ses transfos en entrée et sortie. La similitude s'arrête là, car l'électronique du compresseur limiteur ne comprend que des transistors, et notamment des modèles à effet de champ (FET) et même un bon vieux bipolaire 2N3055 repérable sur la photo au moyen de son dissipateur rappelant la forme d'un couvre-chef ibérique... Ce compresseur aussi réputé que recherché, réédité par les Putman bros, dispose de composants choisis pour leurs performances : résistances à couche métal et à tolérances serrées, condensateurs électrochimiques Nichicon, (le fabriquant des séries Muse) et des polypropylènes de marque Wima. Tous les câblages audio sont réalisés en interne grâce à de la paire blindée Mogami (les fils bleus sur les photos). La carte en haut à droite concentre toutes les commutations à relais sous vide d'oxygène (remplis d'azote, en fait) spécialement conçus pour l'audio. Compte tenu des nombreuses possibilités de configuration, ces relais sont commandés par des circuits logiques, les rares circuits intégrés présents dans ce rack, à part l'amplificateur opérationnel qui pilote l'aiguille du Vu-mètre. Par rapport aux processeurs d'époque, quelques changements sont intervenus : certains composants, notamment les passifs, disposent des technologies actuelles, notamment les capacités au polypropylène... Le dessin des circuits imprimés a été optimisé à l'ordinateur, cela se remarque à la disposition et à la forme des pistes...
Exploitation
Les qualités sonores des deux modules exploités ensemble ou séparément sont époustouflantes d'articulation, de définition et de matière, et cela s'entend d'autant mieux que l'on attaque les étages d'entrée avec du niveau. Le 610 change quelque peu de couleur sonore dès que l'on choisit le gain au moyen du rotacteur, les tubes (surtout le 12AX7) génère une palette d'harmoniques, très musicale qui salit délicieusement le son. De manière plus subtile, la sélection des différentes impédances de charge modifie aussi la couleur tonale, surtout pour l'entrée microphone et l'entrée haute impédance, car ces adaptations d'impédance correctes ou volontairement malheureuses, jouent sur la linéarité de la bande passante, entre autres effets audibles. Ce phénomène semble moins présent sur l'entrée de ligne, encore faudrait-il considérer l'impédance de sortie de la source (seulement deux utilisées de moins de 100 Ω dans mes tests)... On passe d'un son clair à un contenu harmonique plus chargé en jouant sur le gain à sélections fixes et sur le potentiomètre de niveau. Pour obtenir une distorsion tenant plus de la salissure que de l'écrêtage, il suffit de pousser le gain du premier étage et de réduire le niveau. Un son clair s'obtient en faisant l'inverse. Les transformateurs d'entrée ne sont pas étrangers à une douce saturation dans le registre grave, dès lors qu'ils sont sollicités par un signal entrant plutôt musclé, ce qui intervient dans la couleur sonore générale. Le 1176 apporte lui aussi sa signature sonore, aussi subtile qu'agréable, et le fait de pouvoir bénéficier de sa sonorité, même sans altérer la dynamique du signal, constitue un plus. La modification des commandes par rapport au modèle d'origine n'affaiblit pas les possibilités de l'ancêtre, puisque le nouveau 1176 dispose d'une position de son rotacteur similaire au clavier des ratios avec toutes les touches enfoncées. On entre ici en terrain connu (qui n'a pas manipulé un 1176 ?) avec cette chaleur typique des années 70 (la première mouture du 1176 date de 1966) et ce compresseur limiteur rapide au temps d'attaque minimal de 20 µsecondes ! Bien que fonctionnant grâce à des composants discrets, on peut également jouer sur la faculté du 1176 de générer une distorsion agréable, apportant elle aussi une densité au son analogique bien utile dans l'univers numérique des studios d'aujourd'hui. Pour ceux qui souhaitent utiliser deux 1176 dans une installation stéréo, Universal Audio propose à la vente un sommateur permettant de réunir les deux canaux audio pour la détection commune de niveau RMS.
Action
Cet appareil, de technologie hybride tubes et transistors FET, issu de deux autres processeurs audio légendaires ne présente pas de prix exorbitant, d'autant plus que le préamplificateur et le compresseur n'ont subi aucune simplification lors de leur installation en un seul et même coffret. On apprécie la facilité et la rapidité de mise en ?uvre, le couplage ou la totale séparation des deux traitements analogiques, et la qualité de son apportant matière, harmoniques et vie à des sources qui peuvent ou auraient pu manquer de ces caractéristiques subjectives, certes, mais quasi-palpables. La renaissance d'Universal Audio est une véritable bénédiction, qu'on se le dise !
IN
la reprise d'excellents schémas, devenus des références incontournables, et servis par des composants de haute qualité.
OUT
30 ans d'attente pour le redémarrage d'Universal Audio, c'est long...
Phillipe David
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