Après des mois de travail acharné, vos morceaux sont bouclés et vous êtes fin prêt à les mettre à disposition de vos fans. Le moyen le plus simple ? Internet, bien sûr ! Mais comment faire ? État des lieux du marché et conseils pratiques...
D'après une étude réalisée par TNS Sofres en mai 2005 pour le compte de la Sacem auprès de 2 110 Français âgés de 15 ans et plus, on constate que 28 % des 15-24 ans utilisent les baladeurs de type MP3 (l'iPod d'Apple et autres). Il en est de même pour 12 % des 25-34 ans. Comme l'ordinateur est l'interface basique qui alimente ces baladeurs en morceaux de musique, imaginer qu'internet est le premier vecteur de musique à destination de lecteurs MP3 reste dans la logique des choses.
LE TÉLÉCHARGEMENT EN CHIFFRES
16 % des Français, dont 39 % des 15-24 ans, avouent télécharger de manière légale ou pas de la musique sur internet. Quant au téléchargement des sonneries musicales, ce sont 42 % des jeunes qui s'adonnent à cette pratique. Le rapport 2005 de l'IFPI (fédération internationale de l'industrie phonographique) montre que les ventes de musique en ligne atteignent en 2004 un total cumulé de 200 millions de titres sur les territoires des États-Unis, du Royaume-Uni et de l'Allemagne. La France a suivi cette même tendance: le marché a décuplé en moins d'un an! L'IFPI projette une augmentation de la part des ventes en ligne à 25 % des ventes totales d'ici cinq ans! 2004 est aussi l'année des premiers revenus perçus par les maisons de disques sur le marché de l'internet. C'est donc une première victoire sur le téléchargement illégal, communément appelé « gratuit »,notamment grâce à la mise à disposition de titresnumérisés qui a doublé et à l'augmentation desplates-formes légales dont le chiffre a quadruplé(230 à travers le monde, 150 en Europe).
LA COMMERCIALISATION DES AUTOPRODUITS
L'autoproducteur peut commercialiser ses oeuvres sur internet de trois façons, qui présentent deux avantages essentiels : des frais de mise en place considérablement diminués s'il s'agit de vente de CD en ligne et des coûts nuls s'il s'agit de musique numérisée destinée au téléchargement puisqu'il y a absence de support physique (CD). En conséquence, la vente sur internet entraîne une rémunération plus élevée pour l'autoproducteur. Dans le domaine de l'autoproduction/distribution, afin d'éviter des frais de pages de sécurisation (achat de certificat de sécurisation à durée de vie limitée), des frais bancaires, des frais de change, etc., il est préférable de sous-traiter les ventes disponibles sur votre site personnel en indiquant un lien commercial, par exemple. D'une manière générale, les distributeurs du domaine physique ne mettent pas systématiquement en vente leur catalogue sur internet. Toutefois, on peut noter que Musicast (www. musicast.com, spécialiste des autoproduits et des indépendants), par exemple, propose son catalogue aussi bien en magasin que sur son site via la plate-forme alapage.com. En revanche, les petits distributeurs de musiques spécialisées semblent être mieux organisés et sont déjà en place dans le domaine de la vente physique en ligne. C'est le cas, par exemple, de Muséa (www.musearecords.com). WMI-Mpo on-line a tenu pendant très longtemps un rôle historique en tant que distributeur numérique. Aujourd'hui, on constate l'entrée de nouveaux acteurs importants comme Believe (www.believe.fr) et surtout Wild Palms Music (www.wildpalmsmusic.fr). Tous deux développent trois secteurs : les autoproducteurs, les labels indépendants et les artistes confirmés. Le principe de Wild Palms repose sur deux étapes : encoder les oeuvres (aux formats MP3, WMA, AAC, etc.) puis les mettre en vente dans un délai qui va de 24 heures à quatre jours, selon les plates-formes. Mais où ? En général, un distributeur majeur spécialisé dans les oeuvres digitalisées propose son catalogue aux plates-formes de téléchargement légal comme iTunes, le leader mondial. En France sont aussi présents, entre autres, Virgin Mega et Fnacmusic.
LE TRAVAIL DU DISTRIBUTEUR
Le distributeur, si l'on prend le cas de Wild Palms Music, propose à l'autoproducteur un contrat non exclusif et sans engagement. Cela permet à ce dernier, s'il le désire, de vendre ses oeuvres via les concerts ou son propre site internet. L'artiste conserve tous ses droits sur sa musique et Wild Palms va jusqu'à proposer une aide administrative afin d'amener l'auteur-compositeur à devenir membre de la Sacem. Comment s'établit la rémunération du distributeur à l'autoproducteur ? Dans le cas de Wild Palms, la répartition se fait comme suit : 70 % du revenu net à l'artiste, 30 % au distributeur. Sur la base du prix de référence à la vente de 0,99 euro TTC (prix généralement constaté), le site de distribution de musique en ligne récupère 0,83 euro HT. Le site en question règle la Sacem à hauteur de 8 % (soit 0,07 euro) car, en distribution numérique, c'est au détaillant de rémunérer la société d'auteur et non à la maison de disques. Il reste donc 0,76 euro HT. Il faut ensuite prendre en compte la marge brute de la plate-forme. Il reste ce que nous appelons le prix de gros : 0,60 euro HT par titre (variable suivant les partenaires). Sur cette quote-part, Wild Palms reverse 70 %, soit 0,42 euro HT à l'artiste. Dans le cadre d'un label, puisque les frais fixes et administratifs sont mieux amortis, la quotepart reversée monte jusqu'à 90 %. Ces faibles marges sont rendues possibles par l'optimisation des processus techniques et administratifs du distributeur (Wild Palms). Si l'on écoute ce dernier, il faut être excellent techniquement pour survivre dans ce métier ! France Télécom a d'ailleurs acheté ses solutions il y a trois ans pour ses propres services en ligne de vente de musique et de vidéo. En outre, Wild Palms propose le suivi des ventes ainsi que du montant des reversements. Les statistiques des ventes sont détaillées par jour et par site marchand. La promotion de l'artiste, tout comme dans le domaine physique, n'est pas assurée par le distributeur. En revanche, Believe promet un « accompagnement en profondeur » ou un relais d'information sur les concerts, les sorties d'albums, une mise en relation avec les majors, tourneurs et autres éditeurs. En outre, des outils peuvent être mis à la disposition des autoproducteurs comme, par exemple, une « génération de liens », un « blog » ou la promotion des oeuvres auprès des platesformes (référencements). La présence de distributeurs « numériques » notamment, réunis autour des différentes plates-formes de téléchargement légal, contribue à une juste rémunération de l'oeuvre. Sans ce système, même s'il est encore peu rentable, les oeuvres continueraient à être plus ou moins échangées sur des réseaux Peer to Peer sans aucune rémunération possible.


CONSTRUIRE SON SITE
Le plus important lors de la création d'un site internet est la pertinence de son arborescence, mais il ne faut pas négliger les outils d'information rapides que sont la Newsletter ou, mieux encore, le « flux RSS ». Tout nouveau visiteur rentrant doit pouvoir, de la manière la plus simple possible, découvrir l'artiste, écouter et voir un ou plusieurs extraits de chansons, vidéoclips, photos du groupe, etc. En collaboration avec Benoît Widemann (musicien, développeur et formateur dans le domaine du web), nous avons dégagé les grandes lignes de la conception d'un site. La maintenance du site est aussi importante que sa création. Il faut donc choisir ses outils techniques en tenant compte de la facilité d'évolution, car un site qui n'évolue jamais est un site mort. Il ne s'agit pas de se transformer en webmaster à plein temps, chacun son métier ! Mais l'autonomie est la garantie de la réactivité. Promouvoir les concerts de l'an dernier n'a pas beaucoup d'intérêt... La compatibilité avec les navigateurs et platesformes est impérative si l'on veut s'adresser de manière universelle aux internautes. On sait qu'en général, un site proprement construit ne posera aucun problème de compatibilité. Penser aux minorités, c'est avant tout respecter les standards du web et faire en sorte que le site soit accessible au plus grand nombre. Les principales minorités sont les utilisateurs du bas débit et les non-utilisateurs d'Internet Explorer, notamment sur Mac où l'on se sert massivement de Safari. Cette attention à la minorité est à rapprocher de ses choix artistiques, qui ne visent pas forcément la majorité. La création d'un site entièrement en flash exclura automatiquement les internautes connectés en bas débit. De même, il faut éviter d'afficher une animation en flash sur la page d'introduction, plutôt la placer dans un coin afin d'éviter qu'elle n'envahisse la totalité de l'écran. Pour finir, débrouillez-vous pour qu'elle ne se répète pas à chaque visite ! L'utilisation des cadres (frames) est source d'inconvénients. Ils sont gênants pour l'historique du navigateur qui a du mal à revenir en arrière. Les cadres sont considérés comme obsolètes et peuvent, de plus, être entièrement remplacés par les CSS.


CONSEILS EN VRAC
Utiliser autant que possible les technologies à jour (les flux RSS, CSS « cascading style sheets » ou « les feuilles de style », technique de paramétrage qui permet de séparer totalement l'information de la présentation du site). Encore une fois, d'une façon générale, il faut se méfier des technologies et des formats incompatibles avec les minorités. Par exemple, la version 10, WMP, n'est pas compatible avec Mac. Ne pas faire de fautes d'orthographe sur son site personnel est le premier signe de respect envers le visiteur. Il faut veiller à l'accessibilité du texte aussi bien au niveau du contenu que de la forme. Imposer de la musique sur la page d'introduction peut très facilement écarter toute consultation répétitive du site. Il vaut mieux en donner le contrôle au visiteur. Le MP3 standard (128 ko/s ou moins) est toujours d'actualité, surtout pour les utilisateurs du bas débit. Il est vrai que la qualité sonore dépend du volume de compression. On peut qualifier un fichier audio à 160 ko/s « d'écoutable », toutefois le 192 ko serait plus acceptable. À terme, il n'est pas impossible de voir le AAC se généraliser. En effet, ce format « mpeg4 » encodé à 128 ko délivre une qualité audio bien supérieure à celle du MP3 à 160 ko. Il faudra attendre que les utilisateurs de PC disposent en masse du logiciel Quicktime (qui s'installe automatiquement avec iTunes).

TÉLÉCHARGEMENT ET STREAMING
Le streaming est assez rare sur le net: il requiert un serveur utilisant un protocole particulier. La plupart des sites proposent le téléchargement en FastStart. Cela consiste à télécharger un fichier de n'importe quel type (MP3, WMP, etc.). Ainsi, le plug-in Quicktime sur Mac, par exemple, se met à lire le fichier avant même son téléchargement complet. On appelle cela le « pseudo-streaming ». On peut aussi l'obtenir en Flash. En ce qui concerne la photographie, la résolution standard des navigateurs est de 72 dpi ou 96 dpi selon le système d'exploitation. Attention pénaliseraient les utilisateurs du bas débit. Par exemple, un fichier de 1 000 ko, si l'on procède à une division par 3, mettra 330 s, soit plus de 5 min à se télécharger en bas débit ! On imagine la réaction du visiteur qui attend l'affichage de la page... La fourchette usuelle du nombre de pages varie de dix à cinquante. Si la carrière de l'artiste ou du groupe se révèle importante, il faudra procéder à une segmentation via le jeu des sous-menus. Un grand nombre de pages dans le site ne doit pas pour autant rendre la navigation difficile pour le visiteur. Toutefois, ne pas oublier de prévoir une page « pro » incluant photos haute définition et fiche technique.


LE FLUX RSS: MISE À JOUR AUTOMATIQUE
La newsletter, aujourd'hui devenue obsolète, présente l'inconvénient de s'inviter chez l'internaute sans son autorisation. Il est presque impossible de la différencier du Spam qui fait déborder les boîtes aux lettres. De ce fait, la plus grande partie de ces envois en masse est filtrée et n'arrive jamais à destination, en plus d'encombrer inutilement le réseau et de demander un travail conséquent pour son envoi. Le flux RSS est donc voué à remplacer la Newsletter. Il s'agit d'un fichier texte contenant des balises, mis à jour automatiquement sur le site web lorsqu'une nouvelle information y apparaît. L'internaute,en s'y abonnant, permet à son navigateur de surveiller à intervalles réguliers les mises à jour ou nouvelles informations signalées sur le flux en question. Par exemple, un amateur de jazz consulte un site qui publie régulièrement une page de news. Le visiteur clique sur un lien Flux RSS. Les signets RSS sont ensuite regroupés dans un dossier dédié dans le navigateur ciblé. Pour résumer, le flux RSS est un automate auquel le destinataire donne son autorisation pour réception des messages textuels. La plupart des journaux et des blogs proposent dorénavant un ou plusieurs flux RSS. Il suffit de cliquer sur le lien pour s'y abonner. Le Podcast est un flux RSS particulier, avec un contenu musical. Cela permet au fan, par exemple, d'écouter la ou les nouveautés de son groupe préféré sans aucune intervention. Les versions récentes d'iTunes savent récupérer automatiquement les Podcasts auxquels l'internaute s'est abonné pour les transférer ensuite dans son iPod. Le lien sert à renvoyer le visiteur vers un site « ami » ou site commercial pour la vente d'une oeuvre ou d'un album. Le blog est en fait une sorte de journal personnel mis en ligne permettant entre autres de donner des nouvelles du groupe en l'occurrence. C'est un excellent moyen de créer une communauté. La plupart des blogs proposent aussi un flux RSS. Le jeu concours sur le net attire bien évidemment les visiteurs lorsque vous mettez en jeu des CD gratuits. Le tee-shirt gratuit présente l'avantage non négligeable de véhiculer l'image du groupe très facilement. C'est aussi le cas des stickers. Le site hébergeur peut se révéler utile pour ceux qui ne désirent pas construire un site personnel ou qui veulent tester le marché avant de se lancer plus loin. Cela reste néanmoins un outil de promotion à ne pas négliger. Citons d'autres outils (e-flyers, diffusions ciblées, etc.) et on comprendra aisément que les possibilités sur internet sont multiples. Ultimae, notre label cobaye, travaille surtout sur un marketing internet (mailing lists, référencement, aux fichiers lourds car, là encore, ils e-flyers en flash), plus quelques secrets professionnels. Le label adresse également ses mailings promo à des promoteurs ciblés, quelques radios et magazines partenaires. Pour finir, il crée des événements internet : diffusions exclusives sur certains canaux web. Grâce aux logiciels de nouvelle génération, il est possible de créer, gérer la maintenance et mettre à jour tous les éléments cités. Pour preuve, lors du dernier stage organisé par Benoît Widemann (www.widemann.net), les musiciens élèves ont, dès le deuxième jour de formation, mis en ligne leur site personnel.


L'INFORMATION IMMÉDIATE
Venu directement du support papier communément appelé fanzine, le webzine donne de façon quasi simultanée toute l'information musicale, bien souvent dans le domaine « spé ». L'avantage de ce nouvel outil est bien évidemment les forums, qui ont pour rôle de créer une communauté en réunissant les internautes et, surtout, de proposer des extraits sonores issus des nouveautés. Ce dernier point est un atout majeur, surtout dans un marché de niche où les consommateurs portent un intérêt naturel à la découverte. Dans le cas de la webradio, rien ne change par rapport au domaine physique, le support de diffusion se fait sur internet. Malheureusement, à l'instar des webzines, la capacité de rassemblement d'auditeurs est relativement restreinte. À l'inverse, on constate une ferme volonté d'aider les indépendants. C'est le cas notamment de La grosse radio (www.lagrosseradio. com). Sachez tout de même que mille lecteurs journaliers, pour un webzine, c'est mille CD potentiels à la vente car, dans le domaine « spé », l'acte d'achat est d'ordre passionnel et donc déjà ciblé, contrairement aux musiques généralistes.
EXPÉRIMENTATION À LA SACEM
Actuellement, la rémunération Sacem dans le cadre du téléchargement atteint 12 % ramenés, à titre provisoire, à 8 %. Elle est donc pratiquée sur le prix de détail HT à la vente. Qui plus est, ce pourcentage est assorti d'une redevance minimale de 0,07 euro. En outre, il faut savoir que la marge du producteur est à hauteur de 54 % sur les ventes on-line contre 24 % sur celles qui sont issues du domaine physique (CD). D'après David El Sayegh (directeur adjoint du département Droit de reproduction internet et médias), on constate que la rémunération sollicitée par les sociétés d'auteurs reste stable et équilibrée dans ces deux marchés puisqu'elle représente 6,51 % sur le prix de détail TTC pour la vente des supports physiques et 7,07 % sur la même assiette dans le cadre d'une exploitation en ligne. Tous les contrats proposés par la Sacem sont, à titre expérimental, d'une durée de deux ans maximum. Fin 2006, la Sacem reprendra les négociations sur la répartition avec les plates-formes. Pour finir, le taux de rémunération devrait, à terme et de manière réelle, être appliqué à 12 %.

UNE VITRINE VIRTUELLE
Le marché de l'autoproduction sur internet n'est pas encore viable, sauf pour les marchés de niche qui sont déjà très organisés. Internet représente la vitrine virtuelle d'un magasin de disques : le vôtre! Nous donnerons le mot de la fin à Mathias Jeannin, anciennement directeur artistique de Peoplesound France (pionnier des indépendants sur internet): « Aujourd'hui, les trois facteurs qui facilitent la vente en ligne sont le haut débit, le fait que les gens ont moins peur de payer sur internet et les majors qui ont fini par débloquer leur catalogue, ce qui n'était pas le cas à l'époque de Peoplesound! »

Pierre Emberger .