Le nouvel album de DJ Shadow, The Outsider, porte bien son nom. Le DJ s'est aventuré dans un territoire inattendu : celui de la musique live, du funk, du blues et même du rock...
DJ Style : Vous avez choisi d'intituler votre troisième album The Outsider. Est-ce une revendication personnelle ?
DJ Shadow: Ce n'est pas forcément une revendication. De plus, je n'apparais pas sur la pochette de l'album. Ce titre signifie autre chose : on a l'habitude de ranger les artistes dans des catégories. La mienne, c'est le gars des samples, celui qui a fait Endtroducing et qui ne fera jamais mieux. En choisissant d'appeler cet album The Outsider, j'essaye simplement d'expliquer que j'ai évolué et que je ne fais plus partie de la catégorie dans laquelle on a voulu me ranger.
Est-ce pour cette raison qu'on entend aussi bien du rock, du blues, du funk et aussi bien de l'électro et du hip-hop sur cet album ?
Exactement. S'il y a une chose que j'apprécie dans The Outsider, c'est que chacun peut y trouver son titre préféré, et je sais déjà que ce ne sont pas forcément les mêmes titres pour tout le monde.
Dans The Outsider, les morceaux rock sonnent rock, les morceaux funk sonnent funk et le titre blues est un authentique blues. Chaque titre sonne comme il devrait sonner, sans ajout de scratches ni de boucles...
Absolument. C'était le but recherché. Quand j'entends du scratch sur un morceau rock, du rap sur un morceau électro ou des guitares sur un titre hip-hop, je trouve que ça n'apporte pas grand-chose au morceau. C'était encore excitant au milieu des années 90 avec ce qu'on faisait chez Mo'Wax, parce que personne ne faisait ça. Aujourd'hui, ça fait cliché.
De quelle manière avez-vous modifié votre approche de l'enregistrement sur The Outsider ?
The Private Press était une vraie réussite d'un point de vue artistique pour moi. Je voulais aller plus loin après Endtroducing et l'album d'Unkle, mais l'enregistrement de The Private Press a été très laborieux. J'étais seul dans une pièce dix heures par jour avec ma MPC. J'aime beaucoup ce disque, mais je savais que je ne voulais plus enregistrer avec une MPC après cette expérience. Mon meilleur travail conçu de cette manière était derrière moi... En revenant de tournée à la fin de l'été 2003, j'ai déménagé mon home-studio. Je voulais changer d'environnement. Durant cette période, j'ai passé beaucoup de temps dans les transports entre chez moi et mon nouveau studio, et ça m'a aidé à réfléchir à ma musique. Je me suis acheté une table Control 24 pour Pro Tools. À la même époque, j'ai rencontré Count, l'ingénieur du son de Lyrics Born. Je lui ai expliqué que je voulais me débarrasser de ma MPC et il m'a conseillé sur Pro Tools. J'ai appris pendant neuf mois. J'ai dû me mettre au MIDI et demander de l'aide sur le câblage, et comprendre comment me servir des plug-in. J'ai beaucoup piétiné car j'étais obligé de lire tous les manuels. C'était comme retourner en classe.

Comment as-tu organisé les parties organiques de l'album ?
Je ne voulais pas que le disque repose uniquement sur des samples. Il y en a pratiquement autant que sur The Private Press, mais il y a beaucoup d'autres choses aussi. Avant même de savoir que j'allais enregistrer des instruments live, j'avais quelques samples que je voulais utiliser depuis longtemps, mais j'avais des problèmes de sources. Sur un sample précis, le groupe n'était pas accordé. Mon exemplaire vinyle était endommagé sur un autre et il y avait des bruits parasites sur un troisième, à tel point que ça rendait la boucle impossible à réaliser. J'ai organisé une session avec un guitariste, Joe Gore, qui joue parfois avec PJ Harvey, un joueur de Stick Chapman et un violoncelliste. C'était le premier pas, et on s'est vite retrouvé avec un morceau comme « This Time », qui est live à 100% sauf la partie vocale qui est samplée. Sur « You've Made It », j'ai écrit les arrangements de cordes sur un clavier, et j'ai ensuite confié le tout à Will Malone, qui avait arrangé les cordes d'« Unfinished Sympathy » de Massive Attack, « Bittersweet Symphony » de The Verve et l'album d'Unkle. J'ai écrit aussi les lignes de basses, les dialogues, une partie des paroles. C'est ce qui rend cet album très personnel.
The Outsider est-il une réaction à vos précédents albums ?
Non, c'est une réaction aux réactions du public envers mes précédents albums (rires).

En 1996, à l'époque d'Endtroducing, des gens comme Tricky et Massive Attack enregistraient leur album sur une MPC. Dix ans plus tard, on les retrouve entourés de formations électriques et d'orchestres symphoniques. Est-ce une question d'âge ? d'évolution ?
Je me sens plus jeune à 34 ans qu'à 28, physiquement et moralement. Une partie du problème, c'est qu'on se retrouve coincé à partir d'un certain moment. Pour évoluer au niveau supérieur, il faut avoir un groupe, sinon on n'est pas pris au sérieux. En tant que DJ, je ne suis jamais passé à la télévision aux États-Unis. En Angleterre, le Jools Holland Show a promis de me programmer seulement si j'avais un groupe. C'est une question d'entertainment visuel : les caméras veulent filmer chaque musicien du groupe, enchaîner les plans à toute vitesse... Un jour, je serai peut-être obligé d'avoir un groupe. C'est comme ça...
C. G.
DJ Shadow The Outsider (AZ/Universal) .