« L’impression d’être dans le studio »
Bruce Botnick, ingénieur du son du label Elektra et donc des Doors, a aussi produit, en 1971, leur dernier album : L.A. Woman. Trente-cinq ans plus tard, ses souvenirs sont ravivés par un travail de remastering de leur discographie…
KR : Quelles étaient vos fonctions avant de travailler avec les Doors ?
Bruce Botnick : Dans les années 60, j’enregistrais des publicités tous les matins entre 8 et 11 heures. On travaillait pour toutes sortes de produits : du détartrant, des articles de sport, des muffins… L’après-midi, jusqu’à 16 heures, je travaillais pour Disney. J’enregistrais des disques de Mickey, Donald et Picsou. Le soir, c’était les groupes de rock : les Beach Boys, Love, Tim Buckley, Buffalo Springfield et les Doors.
Vous arrivait-il d’introduire dans vos sessions rock des éléments entendus dans la journée ?
Absolument. Par exemple, pour Forever Changes de Love, j’ai eu l’idée d’utiliser l’orchestre de mariachis du Tijuana Brass Band, qui était très populaire à l’époque et avec qui j’avais travaillé pendant les sessions de Mary Poppins.
Vous avez produit Forever Changes de Love, en 1967. On raconte que Neil Young aurait été également impliqué dans la production initiale de l’album.
J’avais invité Neil, que j’avais rencontré en travaillant sur les albums de Buffalo Springfield, à participer au projet. Neil et moi étions censés produire l’album tous les deux. Au bout de quatre jours, il m’a annoncé qu’il voulait vraiment lancer sa carrière solo et qu’il ne voulait plus produire quelqu’un d’autre. Neil avait des choses à prouver, et il ne s’imaginait pas passer plus de temps sur un projet qui n’était pas le sien. J’aurais vraiment voulu entendre le résultat. Je suis sûr qu’il aurait chanté et joué de la guitare sur les chansons de Brian McLean et Arthur Lee.
Vous avez officiellement intégré le prestigieux label Elektra Records en tant qu’ingénieur du son en 1968. Peut-on parler d’un son Elektra ?
Oui, et on le devait à Jac Holzman (fondateur d’Elektra), qui avait enregistré les premiers disques folk du label. Un son très clean, très harmonieux et 100 % organique… À l’époque, je pouvais deviner si l’on avait affaire à un disque Elektra, Columbia, Atlantic ou Warner Bros rien qu’en entendant une chanson à la radio. On pouvait repérer le type de console utilisée et le son de la pièce où la chanson avait été enregistrée, car chaque label possédait sa console. En ce temps-là, on n’allait pas acheter une SSL ou une Neve pour la ramener au studio. Les consoles étaient fabriquées avec le studio, comme c’était le cas à Abbey Road ou à Guillaume Tell. Elektra avait son propre style, car tous les enregistrements étaient faits au même endroit, à Los Angeles, au studio Sunset Sound Recorders.
Quel genre d’endroit était Sunset Sound Recorders ?
Un endroit merveilleux et unique. Dans les années 60, les seuls gros studios de Los Angeles étaient ceux de RCA, Columbia et Capitol. Il y avait aussi trois ou quatre studios indépendants : Radio Recorders, Sunset Sound Recorders et Gold Star. Sunset Sound Recorders était le plus moderne de tous, car c’était le premier studio qui possédait sa propre cabine de prise de voix.
Paul Rothchild a produit les cinq premiers albums des Doors. Quel genre de collaboration était la vôtre ?
Paul était le boss, mais c’était avant tout un travail d’équipe à six : les quatre Doors, Paul, et moi. Paul était fasciné par les détails. Il intellectualisait beaucoup les propos de Jim et il essayait toujours de comprendre ce que voulait dire Jim. Surtout, il savait jusqu’où il fallait aller pour capturer la musique des Doors.
Vous avez produit L.A. Woman, le dernier album des Doors en quartet.
Paul en avait marre et il a laissé tomber l’enregistrement. Les Doors ne savaient plus quoi faire. Je leur ai suggéré de retourner dans leur local de répétition. C’était leur endroit. Beaucoup d’artistes détestent le studio, car ce n’est pas un environnement naturel. Ils préfèrent se sentir chez eux et c’est la raison pour laquelle beaucoup d’artistes aujourd’hui se font fabriquer leur studio dans leur propre maison. J’ai donc installé du matériel d’enregistrement dans leur local. Trois jours plus tard, on était en train d’enregistrer. Six jours après, l’album était en boîte. Six jours, exactement comme pour le premier album.
Le catalogue des Doors est aujourd’hui remasterisé. Avez-vous fait de nouvelles découvertes en réécoutant les masters d’époque ?
Nous avons ressorti les 8 pistes originaux, 4 pistes pour The Doors. Nous avons transféré très minutieusement les masters avec Pro Tools HD et un taux de sampling à 96 kHz/24 bits. Le mix a été réalisé sur une table Icon de Digidesign. On s’est également servi de plaques EMT 140 similaires à celles que nous avions en 1967. On a retrouvé des petites perles comme ce dialogue entre Paul et Jim au début de « Hello, I Love You », mais la plus grosse découverte concerne The Doors, qui n’avait jamais été entendu à la bonne vitesse. Il était trop lent à cause d’un défaut du magnétophone Ampex & Scully. Nous avons aussi restauré les « fuck » de Jim Morrison sur « The End », qui n’étaient disponibles que sur la BO d’Apocalypse Now. Il ne reste pratiquement plus de chutes de studio car elles ont été détruites par un taré dans les coffres d’Elektra.
Quel est l’intérêt de réentendre en 2007, en version surround, des titres enregistrés sur 4 pistes quarante ans plus tôt ?
Nous avons le devoir de donner aux fans la meilleure qualité audio possible. L’intérêt était de faire entendre le groupe comme on ne l’avait jamais entendu jusqu’ici. Réécouter ces albums en 5.1 donne l’impression d’être dans le studio avec les Doors. À l’époque, on réécoutait nos prises avec trois enceintes de façade gauche-droite-milieu. Pour la première fois, on entend réellement ce qui se passait entre Jim, John, Ray et Robby.
Une dernière anecdote sur Jim Morrison ?
Un jour, j’avais fabriqué des filtres pour micros en collant des bas sur un U-47. Jim a utilisé un micro où la colle n’était pas encore sèche, et je le soupçonne encore d’avoir essayé de se défoncer à la colle en sniffant le micro (rires) !
Jacques Trémolin