« Réaction chimique »
Pocket Symphony, la symphonie portable de Air. L’alchimie entre Nicolas Godin et Jean-Benoît Dunckel a engendré, cette fois-ci, un disque zen, mâtiné d’influences japonaises et classiques, sonnant comme une musique de film… Autant d’ambiances commentées par leurs auteurs, titre par titre.
1/« Space Maker »
Nicolas Godin : On se demandait si on devait commencer l’album par un instrumental. On trouvait que ça faisait trop « La femme d’argent ». Finalement, on n’a pas trouvé de meilleur morceau pour ouvrir Pocket Symphony. Si on ne l’avait pas placé là, on ne l’aurait pas placé du tout. « Space Maker » instaure un climat. C’est un peu le genre de morceau que tu pourrais entendre quand tu vas à l’opéra et que les lumières s’éteignent.
Jean-Benoît Dunckel : Joby Talbot, un chef d’orchestre anglais, a arrangé le morceau. Il a réalisé la BO de Hitch Hiker’s Guide To The Galaxy. Nigel Godrich, qui a coproduit Pocket Symphony en plus de le mixer, nous l’avait recommandé.
2/ « Once Upon a Time »
KR : Pocket Symphony contient beaucoup d’influences japonaises.
N. G. : Je me suis fait un trip japonais sur ce disque (rires). Sur ce titre, on entend une shamisen, la petite guitare qu’utilisent les geishas. Un dos de tortue, un manche et trois cordes qui se jouent avec une spatule. Je voulais prendre des cours de shamisen et chez ma prof, il y avait un koto et j’ai laissé tomber le shamisen. La première fois que j’ai touché un koto, j’ai tout de suite trippé dessus.
On entend aussi quelques éléments classiques.
J.-B. D. : On a écouté beaucoup de musique classique pendant l’enregistrement. Je m’étais arrêté à Ravel, Erik Satie et Debussy. Plus récemment, en allant à l’opéra, j’ai trippé sur Philip Glass et toute la musique moderne qui se dirige vers un paysage harmonieux, comme chez Messiaen ou Ching Chong Cheng, le mari de ma professeure de piano, qui est compositeur d’une musique parfois étrange et dissonante, avec des passages super-beaux et supra-harmonieux. Ça m’a complètement bouleversé de savoir qu’on pouvait encore continuer à faire des choses belles en restant moderne dans l’écriture. La dissonance n’est pas forcément moche. J’ai mis du temps avant de comprendre ça.
3/ « One Hell of a Party »
Jarvis Cocker chante sur ce morceau. On retrouve certains invités de 5 : 55, l’album de Charlotte Gainsbourg, que vous avez également produit l’an dernier. Comment se sont organisées les sessions de Pocket Symphony ?
J.-B. D. : Le travail sur l’album de Charlotte Gainsbourg a duré un an et demi, mais on avait pris de l’avance sur notre album. Quand Charlotte est partie en tournage, on a repris du temps pour travailler et, dans les trous, on a fait notre album. En gros, on a enregistré 5 : 55, Pocket Symphony et mon projet solo Darkel en même temps, de 2005 à mi-2006. Jarvis Cocker, Neil Hannon, Tony Allen et Nigel Godrich étaient présents dans le projet de Charlotte Gainsbourg. On designait des morceaux pour son disque, et « One Hell of A Party » et « Waking and Sleeping », pour lequel on avait enregistré une session de cordes, n’ont pas figuré sur la version finale de 5 : 55, et c’était dommage. Il y avait un désir fort de faire ce morceau-là. On avait vu Jarvis faire toutes ses démos de voix et on brûlait de désir de faire un morceau avec lui. Au départ, la musique de « One Hell of A Party » a été composée pour Marie-Antoinette, de Sofia Coppola. Il a posé sa voix dessus et on a trouvé ça génial. Ça fait du bien, dans l’album, d’avoir un chanteur qui se laisse aller à improviser et qui déblatère sur notre musique.
4/ « Napalm Love »
Il y a très peu de programmations de rythmique sur Pocket Symphony. Vous avez privilégié, cette fois, la batterie live.
N. G. : Un morceau sur deux comporte de la batterie live. On a plus utilisé la MachineDrum pour les sons que pour les beats, avec des sons de percussion sur « Lost Message » et « Napalm Love ». Ailleurs, la batterie est jouée physiquement, mais dans un esprit plutôt cyclique, à la James Brown. Elle ne change pas de rythme sur le refrain, c’est un peu vaudou.
Comment vous êtes-vous adapté au jeu de Tony Allen ?
J.-B. D. : Tony Allen a un groove très spécial. Pour l’album de Charlotte Gainsbourg, on a fait des prises live et il m’a fallu du temps pour m’assouplir et rentrer dans son groove très particulier et très fluctuant, très sensible en fait. Entre les beats qui tombent toujours parfaitement sur les premiers temps, il fallait sans cesse ouvrir son sens rythmique pour rentrer dans son jeu. C’est difficile quand tu es drivé par les Beatbox et quand tu es cartésien comme nous.
5/ « maifair Song »
N. G. : Nigel mixait notre album à maifair, à Londres, et on a monté un home-studio dans le studio. Nigel était derrière la vitre, en train de mixer, et on enregistrait des morceaux pendant ce temps-là, de l’autre côté de la vitre. Le beat provient d’un ARP 2600, un vrai, pas une émulation. On est parti d’une impro sur un riff de basse.
Où avez-vous enregistré l’album ?
N. G. : Pocket Symphony a été enregistré entièrement dans notre studio Revolvair, à Paris. On est en train d’en construire un nouveau, avec une cabine et une pièce live. On a aussi acheté une Trident 32 voies et on pourra même faire du mix. Il sera opérationnel en juin. On a aussi monté notre boîte de production, qui s’appelle Aircheology. Comme ça, on pourra être complètement autonome, complètement indépendant, surtout si la crise du disque perdure. Les studios ferment les uns après les autres mais nous, on aura notre vaisseau amiral. Personne ne pourra nous empêcher de faire des disques. Quand on était enfants, on rêvait d’être en studio alors que c’est devenu plus un passage, aujourd’hui. C’est un peu comme la chaîne alimentaire. Tout ce monde qui disparaît, c’est triste…
Vous avez pourtant enregistré la majorité de vos albums chez vous.
N. G. : On a toujours fait nos disques à la maison, en se prenant quand même quinze jours de studio pour être tranquille et parce que ça fait partie du rêve de gosse. On avait enregistré Premiers symptômes sur un Tascam avant de tout balancer sur une SSL. On enregistre avec des préamplis Neve. Tu passes un truc dans la console à Ocean Way, tu as l’impression que ça sonne tout de suite comme ton disque, ou comme du Crosby, Stills & Nash.
J.-B. D. : On a toujours fait appel à un mixeur extérieur pour nos albums. La panoramisation, le mix, le fait que quelqu’un d’autre change ça à sa sauce, ça donne un côté sophistiqué à notre son.
6/ « Left Bank »
N. G. : C’est un morceau guitare, mais les synthés sont complètement hallucinants, assez improbables.
J.-B. D. : Au fond, on entend l’émulation du Prophet 5.
N. G. : On s’est aussi servi du Pro Evolver sur ce titre. Il y a quelques années, j’ai été très impressionné par un album de John Frusciante. À gauche, on entend l’acoustique et à droite, les harmonies. Toutes les guitares étaient branchées directement sur la console.
Nigel Godrich a-t-il une méthode particulière pour le traitement des guitares ?
N. G. : Pour les guitares avec Nigel, c’est très simple : c’est toujours gauche/droite/middle. Il a découvert ça en travaillant sur Mutations, de Beck. Ils enregistraient et mixaient en même temps. La petite table d’Ocean Way n’a pas de pans, mais des switches. Tout Mutations a été mixé comme ça et il a trouvé ça génial.
7/ « Photograph »
J.-B. D. : Au départ, « Photograph » s’appelait « Message for A Rock Star ». On a ajouté une voix électronique qui disait : « Tu es tellement une rock star que Dieu veut ton autographe. » On voulait faire un morceau « Velvet-galactique ». Il y avait un break au milieu et le break est devenu la même partie transposée. C’est beau…
N. G. : Sur « Photograph », il y a un plan très blaxploitation avec la rimshot. On voulait revenir à une ambiance soul, avec des percussions avec vachement de réverbe comme dans les BO de La Planète des singes ou French Connection. Le côté Un frisson dans la nuit… Il y a un trip nocturne dans Pocket Symphony, et aussi un côté musique de film, que ce soit sur « Once Upon A Time », « Photograph » ou « One Hell of a Party ».
8/ « Mer du Japon »
J.-B. D. : On a l’impression que ça passe dans l’eau, avec des retenues. On est les rois de l’erreur de tempo.
N. G. : Il n’est pas aussi uptempo que ça, si on écoute bien la batterie. J’ai créé un rythme qu’on a passé ensuite dans le Beat Detective, ce qui a vraiment donné un côté mécanique au morceau.
Ce titre pop uptempo aurait pu figurer sur l’album de Darkel. Ce projet solo a-t-il empiété sur la perception de votre travail de groupe ?
J.-B. D. : Ce n’est pas vrai. Un groupe, ce n’est pas une équation, mais une réaction chimique. Tu prends deux personnes, elles interagissent et créent des morceaux ensemble. Si tu en isoles une, elle fera quelque chose en réaction par rapport à ce qu’elle est et par rapport à son groupe. Tu ne peux rien révéler seul. Un disque, c’est un projet. C’est comme si tu disais que Air ne faisait que du Virgin Suicides ou que Damon Albarn ne pouvait faire que du Gorillaz. On est comme des acteurs. Un acteur n’est pas seulement bon dans le rôle qu’on lui donne. Quand le disque du groupe sort après un projet solo, ce projet devient juste un side-project et il est mieux perçu. Dans trois ans, l’album de Darkel sera mieux compris.
9/ « Lost Message »
N. G. : À la base, c’était un morceau uptempo qui est devenu un instrumental downtempo. On a tout diminué par deux, on a tout déstructuré.
J.-B. D. : C’est un morceau romantique. Il faut être une fille pour comprendre ce morceau.
On entend très peu de pistes sur l’album.
J.-B. D. : C’est vrai, il n’y en a pas beaucoup sur Pocket Symphony. On voit la technique comme une contrainte plus qu’autre chose. Au niveau du studio, il faut avoir une structure parfaite dès le départ, avec un bon préampli, un bon micro, une bonne salle de prises, et tout ça doit rester minimal pour pouvoir effectuer plein de montages différents par la suite, et avoir plein d’options pour rester créatif. Et si tu n’es pas créatif, il y a plein d’effets, plein de trucs et tu ne peux plus rien faire, rien changer ou décâbler. Il faut toujours un bon équilibre entre le vide et le rempli, dans un studio.
N. G. : Un bon morceau, tu montes les potards et il sonne tout de suite. Tu dois pouvoir en faire quatre mixes alternatifs par la suite.
10/ « Somewhere Between Waking and Sleeping »
N. G. : C’est une chanson qu’on avait écrite pour Charlotte Gainsbourg mais qui n’est pas sur son disque. On l’adorait et on a travaillé avec Dave Campbell (le père de Beck, NDLR), qui a arrangé les cordes du morceau à Los Angeles. On adorait tellement cette chanson qu’on a demandé à Neil Hannon, qui avait écrit les paroles, de les chanter lui-même. Neil était content des paroles et on a fini par adapter le morceau à sa voix en le baissant de deux tons.
11/ « Redhead Girl »
J.-B. D. : C’est un morceau inspiré par l’amour qu’on éprouve pour les femmes rousses, et aussi sur la légende qu’elles sentent bon, une théorie développée dans Le Parfum de Patrick Süskind. C’est aussi un morceau sur la théorie de l’odeur. On peut être énervé par quelqu’un rien que parce que son odeur nous déplaît, ou attiré dans le cas contraire. Pour essayer de transcrire cette idée de parfum en musique, on n’a pas trop bien défini le son. Il y a beaucoup de résonances, il ressemble à une image très sophistiquée, très réverbérée, très étincelante.
Le résultat de mois de travail en studio risque de terminer son parcours sur des iPod ou des téléphones portables en format MP3. Vous arrive-t-il d’y penser pendant un enregistrement ?
J.-B. D. : On n’y pense pas en studio. On pense plus en termes de masters.
N. G. : Pocket Symphony a été mixé sur bande demi-pouce, et tous nos mixes existent sur bande, alors…
J.-B. D. : Dans un futur proche, le format MP3 ne sera plus à la mode. On va passer au MP5, avec une définition CD, et peut-être que les maisons de disques vont remastériser tous leurs catalogues sous forme de fichiers audio. Tous les albums enregistrés sur bande vont retrouver une haute qualité. Ce sera l’occasion de refaire du business, et ça tombera au moment où l’internet va se mettre à vendre énormément.
12/ « Night Sight »
N. G. : C’est un de mes morceaux préférés de l’album. C’est aussi l’un des plus simples. Le Rhodes fait un arpège en quatre notes. Le Nord Lead en sept notes. Tu commences en même temps et elles se décalent puis retombent sur leurs pieds, et à ce moment-là, c’est magique. Les nappes sont décalées par un temps de latence. Quand tu écoutes le morceau dans son ensemble, tu ne sais pas à quoi ça tient mais tout marche. On a essayé de rejouer avec le Rhodes et le Nord Lead bien en rythme au studio Gang, mais on n’a pas pu retrouver la magie des prises originales. Une fois encore, il n’y a que quatre pistes sur ce morceau.
Quelle signification peut-on donner à Pocket Symphony, le titre de l’album ?
J.-B. D. : Il y a la notion de symphonie portable qui peut tenir dans une poche, dans un iPod… Une symphonie, c’est quelque chose d’assez orchestré, d’assez complexe et structuré, avec une instrumentation très développée. Chez nous, le vibraphone devient un glockenspiel, le piano à queue devient un piano droit et on utilise des synthés pour faire des sons de nappes. On essaie de faire pareil avec nos petits moyens.
Christophe Geudin
Air Pocket Symphony (Aircheology/Virgin)
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