« Y aller à l’arrache »
CharlElie a dû s’exiler à New York pour avancer. Là, il a trouvé l’énergie rock, des musiciens en transe et l’épouvante du mixage dans un hôtel en travaux… Résultat, un nouvel album : New YorCœur.
KR : Après les expériences numériques de 109 (2001) et Double vue (2004), New YorCœur marque votre retour au rock.
CharlElie : Les conditions d’enregistrements étaient live, exactement comme Poèmes rock il y a vingt-cinq ans. Le son de New YorCœur est dû à l’enregistrement en direct dans le studio et au mastering de George Marino, un des maîtres du genre à Sterling Sound. Marino, un des pères fondateurs du son rock mondial, a travaillé sur des albums de Jimi Hendrix, Bob Dylan, AC/DC, Coldplay… Son travail a été génial. Que ce soit sur un petit ordinateur, une radio ou une super-chaîne hi-fi, le son est énorme.
Le mixage a eu lieu dans un hôtel en travaux…
On s’est enfermé pendant un mois avec Dombrance, qui avait participé à mon dernier album, et Jay Braun, qui a mixé les derniers Jon Spencer, au seizième étage d’un hôtel en reconstruction, entre Lexington et la 57e rue. Les gens de l’hôtel nous avaient accordé une pièce. Par chance, les travaux ont été en partie immobilisés à cause de la présence d’un personnage assez extraordinaire : une femme qui bénéficiait de la gratuité de l’endroit, car les propriétaires de l’hôtel pouvaient bénéficier d’avantages fiscaux en laissant aux déshérités un certain nombre de mètres carrés. Quand il a fallu refaire l’étage, cette femme a refusé les propositions qui lui avaient été faites et ça a gelé les travaux. On mixait dans une chambre contiguë à la sienne. Pendant les séances, on entendait les coups de marteau, les perceuses, les bruits des sirènes et, le soir, la télé à fond dans la chambre d’à côté. Un soir, on a croisé cette foldingue dans le couloir. Elle portait une perruque de Cléopâtre, avec le visage peint en rouge et un manteau en vinyle. Elle glissait contre les murs en faisant un bruit d’oiseau qui s’envole. Une ambiance à la Barton Fink. Super angoissant…
Qui sont les musiciens qui vous accompagnent sur l’album ?
Il y a d’abord Billy Ficca, le batteur de Television. Un personnage mystérieux, à la fois stressé et silencieux, très difficile d’accès. Mais quand il se met à jouer, il est comme sourd et envahi par une transe. Il n’écoutait rien et tapait pour lui. Du coup, il a trouvé des trucs insensés. Il est passé à travers les nuages… Même chose pour Ernie Brooks (ex-bassiste des Modern Lovers). Quand ces types jouent, ils jouent une partie de leur histoire.
Auriez-vous pu réaliser ce disque en France ?
Non. En France, après avoir enregistré séparément batterie, basse, guitare et synthés, je me retrouvais face à l’ingénieur du son et je n’avais personne à convaincre, car j’étais seul. Au lieu de laisser parler mon cœur, c’était ma tête qui prenait les choses en main. À 47 ans, j’ai pris mon baluchon et je suis parti refaire ma vie à New York avec femme et enfants, sans l’aide de personne. À l’instant où je suis arrivé, la musique m’est tombée des mains. Pendant un an et demi, je n’ai pas touché un instrument. J’ai dû faire des concerts pour donner vie à Double vue. L’énergie était rock, et c’était ce que je voulais retrouver sur disque. À New York, les musiciens ne comprenaient pas ce que je chantais, et mon seul moyen de faire passer le message, c’était d’y aller à l’arrache. On peut écouter soit la musique, soit les textes de New YorCœur, l’intention passe de la même manière. Deux ans et demi après mon arrivée à New York, je suis déjà plus loin que je ne l’aurais été en restant en France. New York m’a redonné ce que j’avais perdu.
Christophe Geudin
CharlElie New YorCœur (Flying Boat/Wagram)
.