« En constante recherche »
Influences, analogies, connexions, samples… DJ Mehdi, à l’écoute de la musique que nous lui passons, réagit et raconte ses façons de travailler le son, son besoin permanent de documentation sonore, son « adoration » pour Prince…
KR : John Carpenter « Assault On Precinct 13 (Main Title) », Assault On Precinct 13 Original Soundtrack (1976)
DJ Mehdi : John Carpenter est un artiste aussi pointu dans la réalisation de ses films que dans ses compositions de BO. J’ai fait quelques BO et j’ai participé à d’autres, dont celle de Femme Fatale de Brian De Palma. Ryuichi Sakamoto cherchait quelques sons parisiens. Il y a eu un appel d’offres pour plusieurs producteurs et j’ai gagné. Je ne les ai jamais rencontrés, j’ai été choisi sur casting.
Pouvez-vous nous renseigner sur votre démarche de producteur ?
Je suis producteur de mes albums, mais ce serait un mensonge de dire que j’ai produit Lucky Boy tout seul. Je me suis fait un peu aider au niveau du mix par Xavier De Rosnay, l’un des deux producteurs de Justice. J’ai mixé l’album seul, mais je voulais confronter mon travail à un avis extérieur. Il y a des moments où c’est cool d’être seul, d’autres où c’est bien de raccrocher sa musique à d’autres intervenants. Dans Lucky Boy, il y a quatre morceaux en collaboration vocale : un avec le groupe de funk canadien Chromeo sur « I Am Somebody », un autre avec Feadz, le DJ du premier Mr. Oizo, qui est rappeur à ses heures, et une autre avec Xanax des Svinkels, sans oublier la graffiti-artist Fafi, ma femme à la ville, qui s’est retrouvée cocompositrice de tous les morceaux de l’album du fait qu’on vit ensemble. Elle s’est mise à écrire des mélodies, des textes puis à les chanter alors qu’elle n’est pas du tout chanteuse, mais peintre. À part ces collaborations, ce disque est le plus solitaire que j’aie jamais enregistré.
Jimi Hendrix « Strato Strut » Morning Symphony Ideas (2000)
Eddie Hazel ? Jimi Hendrix ? Ça doit être le Band of Gypsies derrière. Je ne reconnais pas Mitch Mitchell. Étonnant… C’est super funky !
Il y a quelques années, vous avez participé à l’émission Trafic avec Jimmy Page et Steve Winwood…
Je leur avais même rappelé qu’ils avaient joué ensemble sur un disque alors qu’ils ne s’en souvenaient plus ! Il existe une filiation directe entre le rock et les musiques black quand on écoute des artistes comme Stevie Winwood ou John maiall. Le blues est le tronc commun de toutes ces musiques. Il y a une vieille théorie qui dit que les mecs très érudits qui écoutent beaucoup de musique finissent, au bout d’un moment, par n’en reconnaître que deux : le classique et le blues. Au-delà de ça, toutes les musiques sont basées sur le rythme et le décompte en quatre temps. Depuis les années 50, un standard de la chanson popularisé par Elvis et d’autres avant lui consiste à produire des chansons de trois minutes délimitées en couplet/refrain, couplet/refrain et fin. C’est le cas de 99 % des chansons produites selon ce canon arbitraire. Fatalement, quand tu produis une chanson rap, à cause de ce standard-là, tu t’inscris dans un schéma qui remonte aux années 50.
DJ Mehdi « Wee Bounce » Lucky Boy (2006)
Quel est le point de départ de tes tracks ?
Je n’ai pas vraiment de règles. Le plus souvent, je commence par chercher de la matière au travers des samples, et pas nécessairement une information mélodique ou harmonique. J’ai du mal à me passer de samples car je recherche toujours une couleur pour mon son. Je ne suis pas un grand technicien ni un grand ingé son. Pour moi, le sample est un raccourci rapide pour créer un background, même si je m’en sers souvent de manière subliminale. Avant, j’écoutais beaucoup de musique et je pouvais passer trois jours avec le sampleur allumé en permanence. Aujourd’hui, grâce à mon ordinateur qui tourne en aléatoire à la maison, je suis en constante recherche de documentation dès que je fais la vaisselle ou que je change les couches de mon fils. Quand j’entends quelque chose que je pourrais utiliser, je dispose d’un système pour cocher ce qui me plaît et je l’enregistre directement dans mon Pro Tools. Pour habiller mes rythmiques, que je programme avec une MPC, j’utilise des claviers, un Juno que j’ai depuis toujours, de la guitare et de la basse. Je confronte ensuite les parties instrumentales et les arrangements à des musiciens externes plus entraînés que moi comme Vincent Ségal, Sébastien Martel, Nico Bogue, guitariste de Thomas, Winter & Bogue, et Marie-Jeanne Serero, une arrangeuse du conservatoire de Paris. Des gens qui viennent d’univers différents du mien.
The Time « Tricky » (1984)
(Dès l’intro) OK (rires)… J’ai quasiment fait une reprise de ce morceau grâce à Xanax des Svinkels. Je lui avais demandé de faire quelque chose qui ressemblerait à Morris Day, le chanteur de The Time. Il connaissait par cœur toutes ces références, ce qui ne s’entend peut-être pas dans les Svinkels. Dans Lucky Boy, il y a au moins vingt-sept samples de chansons de Prince ou ses protégés. Prince et The Time ont inventé une façon funky de faire de la dance music. À cette époque, ils inventaient une musique révolutionnaire, une façon de faire entièrement nouvelle, fondée sur l’héritage de Sly Stone, Parliament/Funkadelic et Earth Wind & Fire. Ses disques sont moins intéressants aujourd’hui, mais ses concerts sont toujours aussi fabuleux. Prince me donne parfois presque envie d’arrêter la musique et d’aller me coucher. Je lui paierais un verre jusqu’à la fin de sa vie pour avoir composé ce morceau-là.
Christophe Geudin
DJ Mehdi Lucky Boy (Ed Banger/Because)
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