« On n’obtient que ce qu’on mérite »
Andrew Loog Oldham écrit et parle, de lui et des Rolling Stones, livrant un point de vue unique sur Le Plus Grand Groupe De Rock’n’roll Du Monde™. Entretien instructif avec un personnage sarcastique…
KR : À l’âge de 19 ans, vous êtes devenu manager puis producteur des Rolling Stones. Comment êtes-vous passé d’un statut à l’autre ?
Andrew Loog Oldham : À la minute où j’ai rencontré les Rolling Stones, en 1963, je me suis rendu compte qu’il était impossible de les faire travailler dans le contexte des studios de l’époque. À Londres, dans la majorité des studios, la pièce principale se situait au rez-de-chaussée. La salle de contrôle était à l’étage supérieur, avec un escalier pour y accéder. Cela créait une barrière psychologique entre les musiciens et les ingénieurs du son. À l’époque des Beat Groups, de Cliff Richard, de Billy Fury et des Beatles, les producteurs ne travaillaient que trois heures par jour et l’artiste avait beaucoup de chance s’il pouvait entendre son morceau ou même émettre une simple opinion. Pas question de ça avec les Rolling Stones. J’ai donc décidé de louer les studios de manière indépendante. Mon vrai job de producteur avec les Rolling Stones était de leur fournir un environnement confortable pour travailler. La première fois qu’on est allé à Olympic, ça n’a pas marché, car tout le monde était trop coincé. Quand j’ai remastérisé Singles Collection - The London Years en 1987, j’ai dû ralentir « Come On » de plusieurs secondes car on avait l’impression que le groupe voulait en finir rapidement et passer à autre chose. Je ne savais même pas ce qu’était le mixage. Pour moi, sept minutes de plus en studio, ça voulait dire que j’allais devoir payer cinq livres supplémentaires. J’ai demandé à l’ingé son de mixer « Come On » en lui disant que j’allais revenir le lendemain. Si je n’étais pas là, à quoi bon payer (rires) ? Je n’ai pas vraiment produit « I Wanna Be Your Man », le single suivant, enregistré à King’s Way. Je n’étais pas là, j’étais dans une de mes humeurs sombres… Quand John Lennon et Paul McCartney sont venus à la répétition, je me suis dit que c’était trop pour moi, alors je suis parti à Paris pendant quatre jours pour m’acheter une paire de bottes. Le premier studio où les choses ont commencé vraiment à marcher, c’était Regent Sound. L’équipement sur place ne nous a pas aidés. Par contre, le manque d’équipement nous a beaucoup apporté. Bill Farley, l’ingénieur du son, était génial. Il faisait son boulot, on faisait le nôtre, et tout se passait bien.
Phil Spector avait créé le mur du son. Avec les Rolling Stones, vous avez créé le mur du bruit.
Exactement… Phil (silence)… Je ne sais pas où en est son procès. Quel putain de dernier chapitre… Voilà ce qui arrive quand on passe quarante ans à se balader dans son château avec une perruque et des talonnettes. Je vénérais Phil Spector, mais je n’ai jamais eu la chance d’assister à une de ses sessions.
Par contre, Phil Spector a joué sur plusieurs titres des Rolling Stones.
J’étais tellement content de « The Last Time » qu’à peine le morceau terminé et mixé, je l’ai appelé car je voulais qu’il me confirme qu’on allait bien être dans le Top 10. Tout le monde était crevé. Charlie et Bill sont rentrés chez eux. Phil Spector a fini par jouer de la basse sur « Play with Fire », avec Mick, Keith et Jack Nitzsche aux claviers.
Parlez-nous de Jack Nitzsche.
Jack Nitzsche était un type formidable. Malheureusement, il était tellement stoned en permanence qu’il est devenu rapidement très amer. Les deux premières personnes qu’on a rencontrées en mettant les pieds en Californie étaient Sonny Bono et Jack Nitzsche. C’est grâce à eux qu’on s’est retrouvé aux studios RCA, à Hollywood. On n’obtient que ce qu’on mérite. L’ingé son de RCA, Dave Hassinger, était un type très doué, et le son de la pièce principale était époustouflant. Les Beatles avaient Abbey Road. Nous, on avait RCA. On a fait seize titres en deux jours aux studios Chess, à Chicago. Chess était très bien pour enregistrer du blues, mais je voulais quelque chose de plus… (il tape sur la table) money ! Je n’étais quand même pas venu en Amérique pour promouvoir un groupe de blues…
Quelles ont été les sessions les plus marquantes des Rolling Stones auxquelles vous ayez assisté ?
Il y en a eu beaucoup. Je me souviens de la fois où Bill Wyman a trouvé en déconnant le gimmick de « Paint It Black ». La chanson n’allait nulle part. On en enregistrait quatre par jour, à l’époque, et « Paint It Black » a bien failli passer à la trappe… « Satisfaction » avait été enregistrée à Chicago et elle ne nous satisfaisait pas. On l’a refaite à Los Angeles, et on savait tous que ça allait être un hit… Les douze minutes de « Goin’Home ». Simplement le fait d’être là physiquement, les signes qu’on se renvoyait avec Charlie, Keith et les autres. Nos échanges de regards qui poussaient le morceau à ne pas s’arrêter. Si nous ne nous étions pas tous regardés à ce moment précis, rien ne serait arrivé… « We Love You », avec John et Paul aux chœurs. C’est amusant de constater que ma carrière avec les Rolling Stones est encadrée par les Beatles, de « I Wanna Be Your Man » jusqu’à « We Love You ». C’était le début de l’ère hippie où tout le monde était si cool, sarcastique et habillé avec des fringues qui redonneraient la vue à Stevie Wonder. La vérité, c’est que personne ne s’entendait, mais quand John et Paul sont entrés dans la cabine du studio, c’était une vraie collaboration, un vrai cadeau.
L’apport de Brian Jones au groupe était-il réellement important ?
Tout dépend de la période que vous évoquez. Avant mon arrivée, Brian était le leader du groupe. C’est lui qui a décidé de l’entrée de Keith dans les Rolling Stones. Brian était parfait au moment où le groupe constituait son répertoire de scène basé sur des standards blues. Il y a aussi « It’s All Over Now » et « Little Red Rooster », et ces incroyables combinaisons de guitares avec Keith. Puis tout se casse la gueule. Brian n’écrivait pas de chansons et il est devenu de moins en moins professionnel au fil du temps. Le puriste du blues qui sommeillait en lui souffrait d’un conflit et tout a changé le soir où nous sommes allés voir les Beatles au Royal Albert Hall. Après, Brian voulait la gloire. Quand on regarde des images des Rolling Stones sur scène en 1965 ou 1966, Brian remarque à peine que Mick est présent. Il est au paradis avec le public. Et ça a créé des problèmes… Dans mes dernières années avec le groupe, également les dernières années de la vie de Brian, c’était quelque chose de très pénible à voir. Je me souviens avoir rendu visite aux Rolling Stones à Olympic, où j’enregistrais dans le studio d’à côté avec les Small Faces. Brian jouait de l’harmonica dans une cabine mais ses lèvres étaient tellement gercées, à cause des médicaments, qu’il saignait. Il ne s’en rendait pas compte, et Mick et Keith se marraient. Les enfants sont cruels… Une autre fois, Brian était venu rendre visite à ma femme un jour où j’étais absent. Il était pire que Liza Minelli, il se brûlait les joues car il n’arrivait pas à se mettre une cigarette entre les lèvres. En 1969, Brian voulait créer un supergroupe influencé par Creedence Clearwater Revival. Brian voulait faire du fric, mais il ne s’en donnait pas les moyens, et ce n’est pas une bonne chose dans la vie.
En 2002, ABCKO a remixé le catalogue 60’s des Rolling Stones en version Super Audio CD. Avez-vous participé à cette opération ?
J’ai refusé d’y participer, ce qui a bien arrangé Allen Klein. Aucun intérêt. Quand j’ai remastérisé Singles Collection - The London Years, j’ai voulu rester fidèle au mixes d’époque. La fille de l’ingé son de Regent Sound avait conservé toutes les notes concernant les EQ des masters originaux, et j’ai pu les réutiliser en 1987. Ces nouvelles versions SACD sont bonnes à prendre pour les riches enfoirés qui aiment racheter les mêmes trucs et qui parlent par-dessus les disques quand ils les passent dans les soirées. S’il y a un marché pour ça, tant mieux… Quand les CD des Beatles sont sortis, je me suis rendu compte qu’ils avaient mis les guitares d’« All My Loving » dans un coin et c’était épouvantable. Qui a besoin d’écouter ça ? À l’époque, je traitais la voix de Mick comme un instrument. Sur ces nouveaux mixes, Mick et Keith sonnent comme Gerry and The Pacemakers sur « Get Off My Cloud ». Le problème avec Pro Tools, c’est qu’on ne sait jamais quand terminer un morceau. De plus, les SSL sont des vieilles dames froides. Pour les rendre sexy comme une Neve, il faut beaucoup de temps et beaucoup d’argent. Le mixage consiste à faire rentrer un cercle à l’intérieur d’un carré, mais il faut faire attention à ce que le cercle remplisse un maximum d’espace dans le carré sans se briser. L’espace qui reste dans les coins, c’est là que se trouve l’argent (rires) !
Dans Rolling Stoned, vous citez un nombre incalculable de films, mais vous faites l’impasse sur Gimme Shelter. Pourquoi ?
Gimme Shelter me replonge dans une période douloureuse de ma vie. Altamont était une catastrophe. Quand on fait partie d’un groupe, la moindre des choses est de s’assurer que tout se passe bien et que tout le monde rentrera à la maison en un seul morceau après le concert. On ne saura jamais quelles étaient les intentions de Meredith Hunter, mais les Rolling Stones ne se sont pas expliqués comme ils auraient dû. Ils ont été aussi mauvais que Condoleezza Rice sur ce coup-là. On avait joué avec Humble Pie, la veille d’Altamont, au Fillmore. Le lendemain du concert, je me suis retrouvé par hasard dans le même avion que Charlie et Keith. C’était comme s’ils ne savaient pas ce qui s’était passé. Les Rolling Stones continuent à faire des erreurs. La première, c’est qu’ils essaient de rejouer tout le temps ces mêmes foutues chansons et ça ennuie tout le monde.
Quel regard portez-vous sur les Rolling Stones de 2006 ?
Il faut comprendre que Mick Jagger passe son temps à s’admirer dans un miroir en répétant : « Je suis génial aujourd’hui. J’y suis arrivé tout seul. Le passé n’existe pas. » Je ne le critique pas, car monter sur scène nécessite beaucoup de travail, mais Mick n’est pas un musicien. Il tient une guitare mais il en joue comme Elvis. Chaque fois que les Stones sortent un nouveau disque, Keith fanfaronne partout que « Mick s’est beaucoup amélioré à la guitare ». Pardon (rires) ? Sur la tournée Forty Licks, ils jouaient « Don’t Stop » avec Mick à la guitare. « Don’t Stop » ? C’est bien trouvé, car le concert s’arrête à ce moment-là (rires).
Les biopics sont à la mode en ce moment à Hollywood. L’histoire des Rolling Stones ferait un bon film…
Ils ne sont pas censés faire quelque chose avec Martin Scorsese ? La dernière valse II avec Bill Clinton et trois Stones et demi (rires) ? Pauvre Ronnie… On ne sait jamais qui va bien jouer d’un soir à l’autre, mais par contre on sait d’avance que Chuck Leavell va trop jouer (rires).
En cas de biopic sur les Rolling Stones, qui jouerait votre rôle ?
Je ne veux pas tomber dans ce piège. Et même si je pouvais choisir l’acteur, le temps qu’on trouve l’argent, le type serait déjà vieux.
Christophe Geudin
Andrew Loog Oldham Rolling Stoned, l’histoire secrète des Rolling Stones (Flammarion)
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