« Un poème anglais »
Damon Albarn est un être musical non définissable… Son nouveau projet le rapproche de musiciens aussi divers que Tony Allen, Paul Simonon et Simon Tong, sans oublier le producteur Danger Mouse. Le thème de l’album ? Londres, l’Angleterre, le crâne des Anglais… Explications.
Quelque chose d’inhabituel est en train de se passer sur la scène du Roundhouse de Londres, le soir du 18 novembre. Au bout d’un cycle de mesures, Damon Albarn interrompt « Three Changes », titre phare d’un album enregistré par un groupe qui, au moment du concert, répond au nom de code de The Good, The Bad and The Queen.
En redingote Old England et coiffé d’un haut-de-forme, le chanteur/compositeur de Blur et cocréateur du projet Gorillaz réprimande sèchement Tony Allen, drummer historique d’Africa 70 et de Fela Kuti, coupable de s’être emmêlé les baguettes dans les polyrythmies complexes du morceau. Accourant du côté droit de la scène, Paul Simonon, la bassiste des Clash immortalisé par Penny Smith en train de fracasser sa Fender Precision sur la pochette de London Calling, s’approche d’Albarn, bientôt rejoint par Simon Tong, ancien guitariste de The Verve et doublure lumière de Graham Coxon sur la dernière tournée de Blur. Au terme du conciliabule, Damon Albarn regagne son piano droit et attaque une seconde fois l’intro carnavalesque de « Three Changes ». La lourde basse dub de Simonon se cale sur les roulements de Tony Allen et les skanks minimalistes de Simon Tong. Un simple incident dû à la relative fraîcheur de la formation (le groupe jouait ce soir-là son deuxième concert), mais une petite révolution dans le monde de Damon Albarn qui, du temps de Blur, aurait vraisemblablement abandonné le morceau avec dédain avant de passer à autre chose.
Lorsque KR remémore l’incident à Damon Albarn quelques semaines plus tard, celui qu’Alex James avait surnommé « le musicien blanc le plus noir de Notting Hill » avoue ne pas s’en souvenir. « Le concert était diffusé en direct sur la BBC, et on m’a dit que nous étions inconscients de donner notre deuxième concert dans ces conditions. Rien de grave de notre côté. Pour nous, c’était un gig comme un autre », sourit Albarn. « Et c’est toujours sympa de pouvoir se la jouer devant les caméras quand on a quelque chose de nouveau à défendre », ajoute Paul Simonon.
Planètes différentes
En 2004, Albarn, Simon Tong et Tony Allen se rendent au studio Aphrodisia à Lagos, au Nigeria, pour donner suite à Mali Music, le premier projet africain d’Albarn sorti deux ans plus tôt (voir encadré). De retour à Londres avec l’équivalent d’un album en boîte, Damon Albarn passe les mois suivants à travailler sur Demon Days, le second album de Gorillaz produit par Brian Danger Mouse Burton. Demon Days achevé, Burton hérite des bandes démo de Lagos et propose un nouveau traitement qui modifiera l’idée première d’Albarn, qui consistait à confier ces morceaux à d’autres musiciens sans se donner la peine de les chanter. « Danger Mouse a apporté de nombreuses idées et c’est lui qui a entraîné ces demos dans des directions que nous n’aurions pas imaginées », commente Damon Albarn. « En studio, on expérimentait dans tellement de styles différents qu’il fallait un regard extérieur qui puisse prendre des décisions. Danger Mouse était véritablement le cinquième membre du groupe. Il était présent à toutes les sessions avec notre ingénieur du son Jason Cokes, et c’est Brian qui a donné ce côté un peu fantomatique au son de l’album. » Nappes synthétiques glaçantes, irruptions impromptues de claviers d’un autre âge, voix d’outre-tombe réverbérées… Tous les éléments propres aux productions de Danger Mouse sont en place au moment où Damon Albarn décide de trouver un bassiste capable de fournir la pulsation adéquate au projet.
Un coup de fil à Paul Simonon, un voisin célèbre du West End londonien, permettra d’ajouter la dernière pièce au puzzle : « Damon m’a appelé un jour en me demandant de passer chez lui, à quelques mètres de chez moi, pour écouter un peu de musique qu’il avait enregistré au Nigeria », raconte l’ex-Clash. « Je suis venu, car j’ai énormément de respect pour la musique de Damon et ce que j’ai entendu était très cinématique, ce qui m’a tout de suite plu. J’ai aussi décidé de m’impliquer, car je me sentais en sécurité. J’ai atteint un stade dans la peinture où je me suis rendu compte que je pouvais m’exprimer sans perdre ce que j’avais construit jusqu’ici, c’est-à-dire faire des sculptures et jouer de la basse. Il y a dix ans, je n’aurais pas pu mélanger la peinture et la musique. On aurait dit que j’étais une pop star qui faisait de la peinture en dilettante. C’est ce qui, je crois, m’a tenu à distance du monde de la musique pendant ces années. » Tony Allen vit à Paris et effectue de fréquents allers-retours des deux côtés du Channel. Damon Albarn, Simon Tong et Paul Simonon ont beau être londoniens, les quatre membres rattachés au projet pourraient tout aussi bien venir de planètes différentes. « Ces planètes se rejoignent parfois. On partage tous les quatre le même intérêt pour la musique et la manière de l’exprimer, tout en conservant une conscience politique », répond Paul Simonon. « On joue tous dans des styles différents et nos goûts musicaux sont éclectiques. Chacun sait d’où vient l’autre et sait lui donner de l’espace », précise Simon Tong.
Spontanéité numérique
Le line-up complété, les sessions initiales ont lieu dans le Devon avant de se poursuivre à Londres, dans une ancienne synagogue reconvertie en local de répétition et d’enregistrement, située à quelques pas de Golborne Road. « Notre studio s’appelle le Tapenacle. Cet endroit est resté inutilisé pendant de nombreuses années. Il a failli être transformé en pub ou en restaurant, ce qui aurait été terrible car la communauté qui vit dans ce quartier a besoin d’un endroit pour se réunir. Les enfants traînent dans les rues et n’ont rien à faire de la journée. Fermer cet endroit voulait dire qu’ils ne pouvaient plus jouer au ping-pong, discuter autour d’un café ou même jouer de la musique », raconte Paul Simonon.
L’enregistrement de l’album s’effectue par fractions, à raison de séances sporadiques de trois à dix jours étalées sur un an. « On a jammé à partir de bouts de chansons que j’avais amenés. Sur certains titres comme “Northern Wale” ou “Behind The Sun”, on avait juste une ligne de basse et rien d’autre », se rappelle Damon Albarn. « Beaucoup de titres ont fonctionné par association, mais le principal élément était la présence de ces musiciens tellement uniques dans leur genre. Peu importe ce que nous tentions de faire en studio, car on sonnait toujours d’une façon originale. » « Notre set-up a défini le son », poursuit Paul Simonon. « Il suffisait que Damon aperçoive un instrument qui traîne dans un coin du studio pour modifier le son général et influencer la direction des morceaux. » Live à 90 %, l’enregistrement de The Good, The Bad and The Queen a été entièrement réalisé sur Pro Tools.
Toujours aussi discret sur ses méthodes de travail, Damon Albarn souligne toutefois la pertinence du numérique sur un projet essentiellement basé sur la spontanéité : « Le son de la pièce était fantastique, avec une réverbération proche d’une église. On ne voulait pas passer trop de temps à essayer de rendre le son clean. Pro Tools nous a fait gagner beaucoup de temps, car les idées coulaient et on pouvait les capturer immédiatement. » De son côté, Simon Tong vante la présence de Tony Allen qui, au-delà de sa maîtrise experte des polyrythmies africaines, a exercé une influence précieuse sur le son d’ensemble de la formation. « Tony Allen nous a appris à contrôler le volume sonore lors des répétitions », précise le guitariste. « On se calait sur le son de sa batterie sans aucun micro branché. Grâce à lui, on pouvait entendre ce que l’autre jouait, et ça nous a donné plus de puissance qui si nous nous étions contentés de monter le niveau des amplis d’un cran ou deux. C’est plus efficace et plus “mortel”. Ça nous a un peu déconcertés au début, mais ça a fini par nous renforcer. »
Collection de vignettes
Fidèle à un souhait d’anonymat initié par les créatures virtuelles de Gorillaz, Damon Albarn passe au niveau supérieur en refusant de donner un nom à son nouveau projet. « The Good The Bad and The Queen, c’est seulement le nom de l’album. Nous n’avons pas de nom en tant que groupe, c’est juste une collaboration », confirme Paul Simonon. « On peut y voir une référence à Clint Eastwood ou Ennio Morricone, mais dans notre cas, il s’agit plus d’une allusion à la Grande-Bretagne et aux gens qui y vivent. Il y a d’un côté les bons, de l’autre les mauvais et la reine est au-dessus de tout le monde. Si on était italiens, on se serait appelé The Good, The Bad & The Pope, ou Le Bon, la Brute et le Président si on était français. »
Refusant l’étiquette de supergroupe, le bassiste écarte dans le même élan la notion tout aussi désuète de concept-album. À l’instar du New York de Lou Reed, The Good, The Bad and The Queen propose une collection de vignettes et de récits de voyages cantonnés aux quartiers populaires et métissés de l’ouest londonien. « Ce n’est pas vraiment un concept-album, une notion assez floue pour moi, mais plutôt un livre qui comprend plusieurs chapitres », explique Simonon. « Il y a quand même des thèmes récurrents », reprend Damon Albarn. « Tous les morceaux sont liés, et l’ensemble forme un tout. Les thèmes principaux de The Good, The Bad and The Queen tournent autour de la ville de Londres. Certaines rues de l’ouest de la ville ou encore des endroits comme The Endless Wall ou Portobello Market sont mentionnés dans les textes, sans oublier le passé de la ville, son histoire, son climat et ses fantômes. Comme si on contemplait Londres de l’intérieur du crâne de l’Angleterre. L’album ne traite pas uniquement de l’ouest de Londres, mais surtout de l’Angleterre, du fait de vivre dans une île et des conséquences que ça implique, le mélange de toutes les cultures qui cohabitent et l’influence grandissante de l’impérialisme américain. Une sorte de poème anglais. »
À l’évocation de l’Albion, Paul Simonon retrouve ses réflexes militants, à l’image des postures défiantes que le bassiste reproduit d’instinct sur scène, plus de vingt ans après les dernières performances des Clash : « À Londres, tu as le quartier de maifair qui est vraiment bourgeois, mais dans l’ensemble de la ville, tu trouves tous ces petits villages où les riches côtoient les pauvres et peuvent même vivre à la porte d’à côté. Damon et moi habitons dans le quartier de Kensington et Chelsea, North Kensington pour être plus précis. Ce quartier se retrouve toujours en bas de la liste dès qu’il s’agit d’investissements sociaux pour les écoles, les hôpitaux et les personnes âgées. Le temps que l’argent arrive à North Kensington, tout a été dépensé. Plusieurs écoles ont fermé au fil des ans. C’est triste, mais tu n’as pas tellement le choix quand tu vis dans ce coin-là. » Le constat lucide de Paul Simonon s’applique également à l’avenir d’une formation à l’espérance de vie incertaine. « On ne sait pas ce qui va se passer. Rien n’est prévu, mais si le processus créatif est toujours viable, qui sait ? »
Nul ne sait encore si Damon Albarn, Simon Tong, Paul Simonon et Tony Allen se retrouveront un jour en studio. Au terme d’une tournée européenne démarrant le mois prochain, Simonon, auteur des fresques qui ornent les concerts du quatuor retournera vraisemblablement à ses canevas. Pour sa part, Damon Albarn est déjà impliqué dans une collaboration avec le groupe algérien El Gusto, la composition du score du spectacle lyrique Monkey : A Journey to The West et la production du long-métrage de Gorillaz, prévu pour fin 2007, en attendant un hypothétique nouvel album de Blur. Après The Good, The Bad and The Queen, le compositeur de « Clint Eastwood » et « Dirty Harry » continuera peut-être à écrire de nouvelles chansons en hommage à son acteur préféré. Envisage-t-il un morceau consacré à Clyde, l’orang-outang bagarreur de Doux, dur et dingue et Ça va cogner ?
Nadine Imouque
The Good, The Bad and The Queen (Honest Jons/Capitol/EMI)
Les cinq visages de Damon Albarn
Membre principal d’un groupe emblématique, projets solos, BO, collaborations diverses et ouvertures sur la sono mondiale… Damon Albarn serait-il le nouveau David Byrne ? Réponse en cinq albums.
Damon Albarn & Einar Orn Benediktsson 101 Reykjavik (2002)
Damon Albarn s’était déjà essayé avec l’aide de Michael Nyman à la BO sur Ravenous, un long-métrage historico-gore réalisé par Antonia Bird en 1999. Enregistrée avec un ex-Sugarcubes, la bande-son de 101 Reykjavik, une obscure comédie islandaise, est un curieux mélange d’electronica pointue et de sonorités concrètes entrecoupées de relectures légères de « Lola », le vieux tube des Kinks.
Damon Albarn Mali Music (2002)
En juillet 2000, Damon Albarn se rend au Mali avec son DAT et croise la route du guitariste Afel Bocoum et du joueur de kora Toumani Diabaté. Quarante heures d’enregistrement résulteront de la rencontre et un (trop sage ?) mix londonien parachèvera la première rencontre d’Albarn avec les rythmes africains.
Blur Think Tank (2003)
Enregistré au Maroc sans Graham Coxon, le septième album de Blur tourne définitivement le dos à la britpop. Préférant puiser ses influences chez Can et Fela plutôt que du côté des Kinks ou de Pavement, Think Tank confirme la vision d’ensemble de Damon Albarn. Rejeté par les fans de la première heure mais destiné à mieux vieillir que ses prédécesseurs.
Damon Albarn Democrazy (2003)
En tirage limité et uniquement disponible en vinyle, la première sortie officielle de Damon Albarn en solo s’apparente à une série de brouillons enregistrés sur le vif entre deux concerts américains de Blur. Democrazy dérive entre courtes balades touchantes, improvisations au mélodica et abondance de guitares fuzz noyées par le souffle du Tascam. Bonus pour les amateurs de trivia avec « I Need A Gun », prototype du futur « Dirty Harry » de Gorillaz.
Gorillaz Demon Days (2005)
Si Demon Days, la seconde apparition des cartoons de Jamie Hewlett, délaisse l’électro-pop ludique qui avait fait le succès d’un premier album paru en 2001, la production de Danger Mouse met l’accent sur un hip-hop sombre et claustrophobe. Les guests sont légion (de Shaun Ryder à Dennis Hopper, en passant par De La Soul, le regretté Ibrahim Ferrer et Ike Turner) et les singles particulièrement brillants (« Feel Good Inc. », « Dirty Harry », « Dare »).
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