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The Who

Article paru dans Keyboards Recording n°213

30 août 2007

The Who



« La destruction dans l’art »

Les Who sont de retour avec Endless Wire, un nouvel album studio, vingt-quatre ans après It’s Hard. Le groupe, devenu duo, se fonde plus que jamais sur la « thèse de composition » de Pete Townshend : l’apaisement d’une douleur générationnelle. Et, fait rare, le guitariste nous a confié ses techniques en studio…

KR : Pourquoi avez-vous décidé de confier vos nouvelles chansons au groupe et non pas à vos divers projets solo ?
Roger Daltrey : Ma surprise a été totale quand Pete est venu me demander de chanter ces nouvelles chansons dans le cadre d’un nouvel album des Who. Nous avons commencé à travailler en 2004 mais, au milieu de l’année dernière, j’ai bien cru que le projet allait définitivement tomber à l’eau. Je me suis progressivement éloigné des Who et j’ai pris du recul sur ma carrière pour la première fois de ma vie. Les Who étaient devenus un fardeau.

Pete Townshend : Si j’avais eu le sentiment que les chansons d’Endless Wire n’étaient pas faites pour les Who, je m’en serais servi pour un projet théâtral ou un film. J’aimerais beaucoup réaliser un nouvel album solo, mais je n’ai pas du tout envie d’en assurer la promotion tout seul. Ma dernière vraie tournée solo a eu lieu en 1993, suite à mon projet Psychoderelict. C’était merveilleux, mais aussi très dur physiquement. J’aime écrire, enregistrer et jouer sur scène, mais quand je me produis en solo, je donne de très longs shows et même si j’y prends beaucoup de plaisir, tout cela devient très fatiguant à la longue. Travailler avec les Who est quelque chose de facile pour moi. Très facile. C’est un peu plus dur pour Roger, mais on se partage la charge.

Endless Wire est-il le dernier chapitre ou la continuation de vos multiples projets conceptuels depuis Lifehouse en 1971 ?
P. T. : Tout cela a-t-il une fin ? Aurai-je un jour l’idée et surtout l’envie de parler d’autre chose ? J’ai 61 ans et j’ai le sentiment que toutes ces histoires ne sont pas des histoires en tant que telles, mais une réflexion sur la condition du musicien rock. Au fond de moi, ma thèse de composition restera toujours la même : mon travail consiste à écrire une musique dont le but est d’apaiser la douleur d’une génération, la mienne, victime de la confusion, de la souffrance et du déni de l’après-guerre. Ce déni a engendré un vrai traumatisme pour ma génération, et j’ai bien peur qu’on ait transféré ces traumatismes sur nos propres enfants. Aujourd’hui, je ne suis pas étonné de constater que les nouveaux groupes écrivent souvent sur leur colère et qu’ils ne veulent surtout pas ressembler à leurs parents.

Endless Wire est le premier album des Who où Keith Moon et John Entwistle sont absents. Avez-vous ressenti une différence au cours de l’enregistrement ?
R. D. : Endless Wire a été enregistré très différemment des précédents albums des Who. Pete et moi avons travaillé séparément, chacun de son côté. Toutes les nuances et les textures de l’album proviennent de ce principe.

P. T. : J’ai enregistré ce disque totalement seul. Je n’avais pas besoin de John ou Keith, et ils ne m’ont pas manqué non plus. Roger a ajouté ses parties vocales avec l’assistance de Bill Nicholls à la production. Comme ça, Roger était libre de faire ce que bon lui semblait, exactement comme moi de mon côté. De mon point de vue, cette configuration a donné un très bon résultat. J’aime enregistrer en situation live avec un groupe au complet, mais si j’avais voulu faire ça sur Endless Wire, j’aurais dû recommencer tout le projet à zéro. Je n’ai pas eu l’impression que ces morceaux avaient besoin d’être réenregistrés juste pour me conforter dans l’idée que nous devions absolument être perçus en tant que « groupe ». Les Who sont aujourd’hui un duo, et de formidables musiciens comme Zak Starkey et Pino Palladino nous accompagnent chaque soir en tournée.

Jouer ces nouveaux titres sur scène donne-t-il un sens à cette tournée ?
P. T. : Interpréter sur scène les morceaux de Endless Wire me procure une motivation intense. De toute manière, sans nouveaux morceaux, les Who n’auraient pas fait de tournée du tout.
R. D. : Chanter ces nouvelles chansons tous les soirs représente incontestablement un nouveau challenge, mais ça vaut également pour toutes les chansons des Who qu’on joue sur scène.

Quel genre de matériel avez-vous utilisé pour l’enregistrement de Endless Wire ?
P. T. : La plupart des chansons sont construites autour d’une guitare acoustique et d’un piano enregistrés directement dans un 8 pistes Studer, pour lequel j’utilise de la bande Ampex 499. Ma table est une vieille Neve Broadcast avec des modules 1066. Je me sers de la même table et des mêmes modules depuis Who’s Next. À partir de ces rough mixes, j’ajoute des parties de basse, des guitares électriques, de la mandoline et des voix qui seront remplacées plus tard par celles de Roger. Sur cet album, j’ai également joué du violon et de la batterie, que j’avais déjà tâtée dans les années 60. Si j’ai besoin de chœurs, je branche un système Radar 24 pistes, un modèle très ancien qui tourne à 48 kHz en 16 bits et qui donne un bon gros son bien chaud pour une raison que j’ignore. Pour le mini-opéra Wire & Glass inclus dans l’album, j’ai démarré l’écriture avec seulement quelques paroles et des indications de tempo. À partir de là, je me suis servi du Stylus et du Live d’Ableton pour créer des parties de batteries par-dessus lesquelles je pouvais ajouter des guitares électriques ou acoustiques. Pour ce qui est du MIDI, j’utilise Digital Performer que je préfère à Pro Tools, car il est plus simple à utiliser à domicile. Mes sons de piano sont créés à partir du module Ivory qui donne d’excellents résultats. Jusqu’en 2004, j’utilisais un énorme système de Synclavier pour le MIDI, et même si j’aime ses sonorités, tout cela prenait beaucoup trop de place chez moi. En ce qui concerne le mixage, je me suis servi du Pro Tools HD couplé avec un système Direct Stream Digital conçu par Genex. Nous avons essayé de mixer en analogue, mais nous ne sommes pas allés jusqu’au bout. Tant qu’on ne me présentera pas un système DSD qui sonne aussi bien qu’une bande demi-pouce…

Le titre « Fragments » a été enregistré en utilisant le software Method. En quoi consiste ce programme ?
P. T. : Mon label Eel Pie est en train de sortir un disque composé de titres conçus avec l’aide de ce software crée par Dave Snowdown. Method se base sur les algorithmes du compositeur Lawrence Ball, qu’il a nommés « Mathématiques harmoniques ». Le principe est le suivant : un internaute visite notre site www.lifehouse-method.com et demande à écouter de la musique. Le site pose une série de questions au visiteur et exige en retour des entrées précises, parmi un choix de notes, de rythmes et de couleurs de voix. À partir de ces éléments, un morceau original et totalement unique est composé. Je projette d’ailleurs de jouer ces titres lors d’un prochain concert en présence des « compositeurs », histoire de célébrer ce que nous avons créé ensemble.

Vous avez abandonné l’idée de distribuer via internet les CD et DVD des récents concerts des Who. Pourquoi ?
R. D. : On fabrique nos propres bootlegs tous les soirs, mais je crois qu’on est allé trop loin en proposant les DVD de tous les concerts de la tournée.

Quelles sont les raisons de ce refus ?

R. D. : Ça ne me plaisait pas. Je me sentais trop exposé… Proposer des shows sur support audio ne me dérange pas, d’autant plus qu’une grande partie des recettes est destinée à la charité. Maintenant, certains soirs, le groupe n’est pas à son meilleur niveau. Il m’arrive, par exemple, d’avoir des problèmes de voix et ça me dérange de proposer ce genre de performance au grand public. De toute manière, si on ne le fait pas, quelqu’un d’autre le fera, alors autant fabriquer soi-même ses propres pirates.

P. T. : Tous nos concerts sont enregistrés et filmés. Ceux qui voudront les écouter et les visionner en auront bientôt la possibilité. Certains shows sont même déjà disponibles sur www.themusic.com.

Pete, Au milieu des années 60, vous avez été l’un des premiers musiciens à construire votre propre home-studio (voir encadré). Quelle a été votre motivation ?
P. T. : Ma motivation principale était simplement l’envie de composer à la maison. Ce n’était pas une réaction contre les studios professionnels.

Mettez-vous régulièrement à jour votre set-up ?
P. T. : Je m’efforce de ne pas le mettre à jour, car c’est souvent une perte de temps même si c’est parfois nécessaire. Récemment, j’ai upgradé mon système G4 en G5, et je me suis battu pendant des mois à essayer de modifier tous mes vieux softs et mes cartes son. Néanmoins, j’utilise toujours des compresseurs-limiteurs construits sur commande par Pepy Rush en 1967. J’aime bien aussi les nouveaux enregistreurs stéréo Edirol avec micros intégrés. Ils sont parfaits pour enregistrer des démos brutes qui peuvent déboucher sur du définitif.

Comment avez-vous vécu l’explosion du numérique au début des années 80 ?
P. T. : J’ai acheté l’un des tout premiers Synclavier à cette époque, et j’ai été l’un des premiers musiciens au monde à enregistrer sur disque dur. J’avais aussi prévu l’arrivée d’internet, que j’appelais « le Grid », dès 1971, dans mon projet Lifehouse, ainsi que le téléchargement de musique que j’avais évoqué lors d’une conférence au Royal College of Art de Londres en 1985. Ce n’est pas aussi intelligent que ça en a l’air quand on sait qu’en 1961, mes professeurs de l’école d’art d’Ealing nous expliquaient déjà comment les ordinateurs allaient modifier le langage et les outils de création artistique.

Quarante ans après, le vieux cliché du Pete Townshend détruisant ses guitares à l’issue de chaque concert est toujours vivace…
P. T. : C’est arrivé une ou deux fois (rires)… La guitare est juste un outil. Malheureusement, comme l’a suggéré en 1966 Gustav Metzger dans son symposium sur la destruction dans l’art, la guitare est aussi un outil issu de la production pop art bourgeoise. Je ne briserai plus de guitare intentionnellement, mais celles que j’ai cassées dans le passé faisaient partie d’un manifeste artistique. Je devais m’endurcir dans mon rôle d’artiste pour me sentir plus intègre. Je me sens parfois désolé pour les luthiers, mais c’était comme ça… D’un autre côté, je suis intimement persuadé que le nombre d’instruments précieux détruits par les bombes des dernières guerres dépasse largement mon imagination.

Christophe Geudin

The Who Endless Wire (AZ/Universal)


Pete Townshend, premier home-studiste du rock
Dès 1964, Pete Townshend s’avérait un home-studiste précoce. À l’époque, le guitariste s’équipe de deux magnétophones mono Vortexion et d’un microphone Reslo. Le premier home-studio de Pete Townshend est situé dans sa chambre à coucher, au premier étage de la maison familiale d’Ealing, dans l’ouest de Londres. Deux ans plus tard, Townshend expérimente le bouncing en acquérant deux Vortexion stéréo, mais le grand pas en avant sera effectué en 1969, année où le créateur de Tommy s’établit dans son studio de Twickenham, équipé d’une Neve Broadcast, d’une paire de Revox et d’un grand piano Bösendorfer. À partir de 1971, les Who s’enregistrent en 8 pistes. Cette même année voit Townshend expérimenter avec les synthétiseurs. Le fameux VCS3 fait son apparition sur « Won’t Get Fooled Again », le sommet de Who’s Next. « J’ai récupéré la sortie d’un VCS3 puis je l’ai passée à travers un filtre fonctionnant en mode sample and hold », explique Townshend. Pour l’enregistrement de ce titre, le guitariste a passé des heures à explorer les possibilités du synthétiseur, jusqu’à s’en imprégner totalement pour finalement créer un rythme et des harmonies complexes à partir d’une simple structure d’accords. Les Who passeront ensuite au 16 pistes en 1973, mais un incident survenu deux ans plus tard freinera les élans home-studistes de Townshend. « Au cours du printemps 1975, j’ai travaillé vingt-trois heures par jour sur la bande originale du film Tommy. Après ça, je me suis juré de ne plus jamais travailler chez moi et j’ai décidé de démolir mon studio. » Pete Townshend changera pourtant d’avis l’année suivante en s’offrant le studio Oceanic, basé dans un ancien « centre spirituel » de Meher Baba, le gourou muet immortalisé dans « Baba O’Riley », et équipé de deux Studer 24 pistes A800. Oceanic est toujours opérationnel et reste le principal pôle des activités multimédia de Pete Townshend, même si le guitariste a depuis supervisé la construction de nouveaux sites dans la périphérie de Londres. « Je possède quatre studios aujourd’hui, dont un mobile qui comprend un système Pro Tools relié à un Studer AWS900+ installé dans une péniche », explique celui qui a accumulé depuis 1985 plus de 1 400 maquettes de matériel non publié. Le résultat de ces années d’expérimentations à domicile est disponible dans la passionnante série Scoop, compilations de démos, alternate takes et titres inédits collectés entre 1964 et 2001.


Who’s next
Si la sortie d’Endless Wire entraîne les Who sur les scènes mondiales jusqu’à l’automne 2007, Pete Townshend et Roger Daltrey continuent à plancher sur une série de projets parallèles. Townshend travaille depuis plusieurs années à la rédaction d’une autobiographie très attendue. « J’ai du mal à écrire entre deux projets », explique le guitariste/auteur/compositeur des Who. « Je suis plus productif quand je m’attelle uniquement à l’écriture en y travaillant de manière quotidienne. J’ai beaucoup travaillé lors de trois longues sessions l’an dernier, et je suis à peine arrivé à la tournée des opéras européens qui a suivi la sortie de Tommy en 1969. Je me souviens d’ailleurs très bien de notre concert parisien, qui était absolument fantastique. Je pense que le livre sera achevé d’ici trois ans. » De son côté, Roger Daltrey travaille à l’adaptation cinématographique de la vie de Keith Moon, provisoirement intitulée See Me Feel Me : Keith Moon Naked for Your Pleasure. « Le projet avance à grands pas. Nous sommes actuellement dans l’étape la plus difficile qui est celle de l’élaboration du script. Si tout fonctionne comme nous l’espérons, le tournage démarrera en janvier prochain. Je peux déjà vous assurer que ce sera l’un des meilleurs biopics consacrés à un musicien rock. » Mike Myers (Wayne’s World, la série des Austin Powers…) devrait interpréter le rôle du batteur fantasque des Who, tragiquement disparu en 1978.
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