


« Restituer le feeling »
Sans suivre une méthode bien définie, les membres d’Arcade Fire ont la même vision de la création : suivre leur instinct. Ce qui les amène à s’installer dans une église ou à faire entrer la vielle à roue et le grand orgue dans l’instrumentarium rock…
KR : De quelle manière avez-vous abordé l’enregistrement de The Neon Bible, le successeur de Funeral ?
Richard Reed Parry : Il n’existe pas de méthode spécifique pour l’enregistrement d’un album, et encore moins dans le cas d’Arcade Fire. Pour Funeral, on suivait la procédure suivante : on jouait les chansons en concert puis on les enregistrait. Ensuite, on en écrivait de nouvelles, qu’on testait sur scène avant de les enregistrer et ainsi de suite. Car on s’imaginait qu’il était impossible de connaître vraiment la dynamique d’un titre sans l’avoir testé devant un public. Cette fois, les chansons de The Neon Bible n’ont pas été jouées sur scène avant d’être enregistrées, ce qui était totalement nouveau pour le groupe.
Combien de temps s’est-il écoulé entre les premières démos et le mix final de l’album ?
Win Butler : Une année environ. Les sessions principales ont vraiment démarré en février 2006, mais la mise en place du studio dans l’église où nous avons enregistré a pris beaucoup de temps.
Pourquoi avoir choisi d’enregistrer dans une église ?
R. R. P. : Régine et Win cherchaient une église pour y vivre et éventuellement y travailler. Ils l’ont trouvée et ont su instantanément que cette église allait pouvoir aussi servir de studio. C’est toujours agréable de se trouver dans un endroit qui possède sa propre histoire, contrairement aux studios qui ne sont rien d’autre que des studios.
W. B. : Beaucoup de petites églises sont construites avec un réel souci d’acoustique et le besoin de se faire entendre sans micro. C’était, entre autres, une des raisons de ce choix.
Était-ce aussi un moyen de posséder votre propre structure, à l’extérieur du circuit de production traditionnel ?
R. R. P. : C’était ce qu’on voulait dès le premier jour. On rêvait de pouvoir disposer d’un endroit où travailler sans se soucier de l’extérieur. Pour chaque musicien, il est important de continuer à faire de la musique avant tout. Même si on arrête de nous écouter un jour, le groupe aura toujours un endroit pour jouer et se retrouver.
« Intervention » et « My Body Is A Cage » bénéficient de la présence d’un grand orgue, un instrument généralement peu usité dans le rock.
Régine Chassagne : Un de mes amis s’occupait d’une autre église, à Montréal. Cette église était à vendre et il a organisé une exposition avant de s’en séparer. J’étais présente à cette soirée et je me suis mise à jouer du grand orgue vers 2 heures du matin. C’est un instrument très spécial, une sorte de synthétiseur mécanique. J’ai posé les pieds sur les pédales et j’ai été immédiatement saisie par une puissante sensation physique. Le son était tellement fort que j’ai cru un instant avoir déclenché les cloches de l’église par accident (rires). Après avoir arrêté de jouer, il y a eu entre 20 et 30 secondes de réverbe mêlées à d’incroyables harmonies naturelles.
Vous avez l’habitude d’accumuler de nouveaux instruments lors de vos voyages. Quels sont ceux que vous allez utiliser sur scène cette année ?
R. C. : Des steel drums, une vielle à roue et un dulcimer, que je n’emporterai pas sur la tournée. J’ai beaucoup trop de jouets. J’ai longtemps voulu une vielle à roue, car j’ai fait partie d’un ensemble médiéval. Je joue du piano, mais comme les pianos n’existaient pas au moyen âge, j’ai dû me rabattre sur le tambourin et la mandoline. J’étais encore étudiante et les vielles à roue étaient au-dessus de mes moyens. Un jour, j’en ai trouvé une en France, sur une foire. Elle venait d’Autriche et j’y ai pensé toute la nuit. Ça ressemblait presque à une obsession amoureuse… Dix ans plus tard, j’en possède une pour la tournée, mais je ne fais plus partie d’un ensemble médiéval !
On entend l’orchestre symphonique de Budapest sur « Black Mirror » et « No Cars ». Comment avez-vous vécu votre première rencontre avec les cordes ?
R. C. : Owen Pallett, notre violoniste, et moi avons écrit les arrangements. Cette session était très intense car nous disposions de beaucoup de temps
W. B. : Je savais que Régine avait toujours eu envie d’enregistrer un orchestre, et il fallait qu’on arrive à organiser cette session à tout prix. Le fils d’Arvö Part, le compositeur lituanien, est ingénieur du son, et il nous a beaucoup aidés lors de cet enregistrement. Il a le même âge que nous, mais il a toujours gravité dans l’univers de la musique classique. Il connaissait aussi le studio de Budapest et c’était très important, car on ne voulait pas que ces morceaux sonnent comme du Arcade Fire accompagné par Walt Disney.
Scott Colburn (Mudhoney, Animal Collective) et Markus Dravs (Björk, Peter Gabriel, Émilie Simon) officient en tant qu’ingénieurs du son sur The Neon Bible. Pourquoi avoir fait appel à deux personnes différentes ?
W. B. : On savait qu’il fallait engager deux ingénieurs du son pour profiter de leurs approches respectives. On a rencontré Scott Colburn lors d’une session radio à New York. Il était venu de Seattle pour nous rencontrer et on a tout de suite compris que nous partagions la même philosophie de l’enregistrement : travailler avec peu de moyens et essayer de faire sonner correctement un disque sans être obsédé par le matériel. On a ensuite rencontré Markus Dravs via Scott, qui connaissait son travail sur les albums de Björk. Son approche était totalement différente et, au final, leurs deux styles étaient très complémentaires.
Pourquoi avoir choisi Nick Launay pour le mix ?
W. B. : On a envoyé quelques titres, dont « Ocean of Noise », à plusieurs mixeurs pour les tester. Nick Launay, dont j’admirais le travail avec Nick Cave, s’en est le mieux tiré. Il a réussi à restituer le feeling du groupe tout en prenant en compte nos idées. Nick est aussi quelqu’un de très humble. Un jour, il nous a expliqué qu’il s’était rendu compte, au milieu de sa carrière, que ses meilleurs enregistrements étaient ses tout premiers, avec Kate Bush, Midnight Oil et Public Image Ltd. Par la suite, Nick a réalisé qu’il travaillait mieux sans savoir ce qu’il faisait. Il y a tellement de gens dans ce business qui pensent savoir ce qu’ils font, ou qui pensent qu’ils sont capables de faire telle ou telle chose car ils l’ont déjà faite… Personne ne sait vraiment ce qu’il fait et très peu gens arrivent à l’admettre.
Depuis la sortie de Funeral, Arcade Fire a reçu le soutien d’artistes d’envergure tels David Bowie, Bruce Springsteen et David Byrne. Vous ont-ils prodigué des conseils ?
W. B. : C’est toujours intéressant de comprendre où en sont les artistes à un stade dans leur carrière et comment ils sont arrivés jusque-là. Souvent, on rencontre des rockers mentalement attardés. Les personnes citées vivent des vies normales.
R. C. : Ils sont toujours connectés au monde.
R. R. P. : David Byrne nous a envoyé un long mail qui n’était pas vraiment un conseil, mais plutôt son sentiment sur la situation dans laquelle nous nous trouvions. Son message avait autant à voir avec l’état de l’industrie du disque que celui du groupe. En gros, il expliquait que si un groupe était heureux de ce qu’il faisait et qu’il en tirait un revenu modeste, à quoi pouvait servir l’industrie du disque ? A-t-on encore besoin d’énormes budgets de production ? A-t-on encore besoin de gros studios ? Ça nous a fait réfléchir…
N. I.
Arcade Fire The Neon Bible (Barclay/Universal)